Flash back sur la radio qui tue

n.c.

Samedi 8 décembre 2007

Un petit rappel à l’intention d’Yves Leterme, qui a osé comparer RTLM et RTBf…

Lorsqu’il entendit que M. Leterme comparaît la RTBf à la Radio des Mille Collines, l’un de ses « ex-futurs partenaires » résuma l’apostrophe de manière décisive : « soit il ne sait pas de quoi il parle, et c’est grave, soit il le sait, et c’est pire. »

Dans l’hypothèse, après tout assez plausible, où l’homme fort du CD&V n’aurait pas entendu parler de la Radio Télévision des Mille Collines, même pas par Mme Rita De Backer, membre éminent de l’ancien CVP, qui conseilla naguère le président Habyarimana sur le bon usage de la presse belge et d’autres sujets encore, un petit rappel historique peut s’avérer utile.

Les accords d’Arusha, conclus en août 1993, ne prévoyaient pas seulement le déploiement d’une force de maintien de la paix, le partage du pouvoir avec le Front patriotique composé d’exilés tutsis et avec les partis d’opposition, ils entendaient aussi ouvrir à d’autres formations Radio Rwanda, la radio officielle qui durant longtemps ne reflétait que les vues du régime.

La démocratisation annoncée s’accompagnait aussi d’une ouverture de l’espace médiatique. Cette toute nouvelle liberté de la presse fut mise à profit par l’opposition politique, mais aussi par les groupes les plus extrémistes du Hutu Power qui, dans des journaux à fréquence variable, comme Kangura, s’employèrent à dénigrer leurs adversaires, à les caricaturer, à propager ragots et calomnies, y compris des attaques personnelles à connotation sexuelle…

A l’époque, nul ne s’alarma d’une souscription qui circulait parmi les proches de la présidence, la belle-famille du président Habyarimana, les éléments les plus durs du régime, les plus réfractaires au changement : il s’agissait, dans les plus brefs délais, de créer une radio libre, la radio télévision des Mille Collines.

Les étudiants rwandais en Belgique, (qui avaient souvent été pistonnés et dont les parents étaient souvent des dignitaires du régime) furent parmi les premiers souscripteurs. A Liège, ils découvrirent un jeune Belge exalté, qui défendait avec plus de passion que de réelles connaissances historiques la thèse du « Hutu Power » selon laquelle le « peuple majoritaire », c’est-à-dire les Hutus, premiers et donc légitimes occupants de la terre rwandaise, auraient naguère été opprimés par une minorité tutsie, des éleveurs censés être venus d’ailleurs, vraisemblablement d’Abyssinie.

Bien décidé à défendre la cause des « petits », à empêcher le retour au pouvoir des « maîtres » d’hier, Georges Ruggiu entama à Kigali une carrière qui s’annonçait sous les plus brillants auspices. C’est en Belgique aussi que les fondateurs de RTLM achetèrent du matériel technique, et que les premiers journalistes embauchés furent envoyés en stage, de même que les journalistes de Radio Rwanda.

Le succès populaire de RTLM fut immédiat, et pas seulement parce que des transistors bon marché avaient été vendus aux paysans : les « journalistes – animateurs » mêlaient joyeusement la musique zaïroise, les chansons à la mode, à des commentaires politiques, des bons mots, des blagues, la critique de personnalités de l’opposition…

En Belgique, l’exercice se serait appelé l’« infotainment », le divertissement informatif… Dans le Rwanda qui n’avait connu qu’une presse aux ordres, à quelques exceptions près, comme le périodique Kinyamateka, RTLM suscita un véritable engouement, et il fallut du temps aux ambassades pour découvrir que cette radio était aussi un extraordinaire instrument de conditionnement psychologique, qui défaisait tranquillement toute la construction politique patiemment élaborée à Arusha.

Rien d’étonnant à cela : sa direction avait été confiée à un professionnel, universitaire et spécialiste des médias, Ferdinand Nahimana. S’ils faisaient rire leur public, les journalistes popularisaient aussi certains concepts : ils sapaient systématiquement le partage du pouvoir prévu par les accords d’Arusha, ridiculisaient l’opposition intérieure et diabolisaient les « rebelles » du FPR qui se préparaient à participer au pouvoir. De vieilles expressions datant de la « révolution » de 1959, lorsque les Tutsis furent chassés du pays à la veille de l’indépendance, furent recyclées : il était à nouveau question des « cancrelats », ces bêtes immondes qui se faufilent la nuit, les « inyenzi » et autres insectes que tout bon paysan hutu devait dénoncer avant de pouvoir l’écraser…

Au fil des mois, RTLM allait marteler sa haine des Tutsis du FPR et sa méfiance à l’égard de leurs complices supposés, les Tutsis vivant à l’intérieur du Rwanda, enseigner la méfiance à l’égard des « traîtres », les Hutus « modérés » qui avaient pactisé avec les ennemis du « peuple majoritaire », dénigrer les Casques bleus belges, prédire le pire au Premier Ministre Agathe Uwilingiyimana qui allait d’ailleurs être assassinée le premier jour du génocide.

Alors que les machettes étaient distribuées dans les campagnes, que les Interhahamwe poursuivaient leurs entraînements et apprenaient comment tuer à l’arme blanche, RTLM faisait sa part de travail : elle désignait les victimes potentielles, niait leurs qualités humaines, diffusait les chansons en vogue mais aussi les messages de haine et d’exclusion…

Lorsque l’avion du président Habyarimana fut abattu le 6 avril 1994, RTLM entra immédiatement en action : les Belges furent désignés comme responsables de l’attentat, ce qui entraîna la mise à mort des dix Casques bleus, Tutsis et les Hutus modérés furent nommément menacés, la mobilisation générale des Hutus fut décrétée, sur fond de musique et d’exhortations… Sur les barrières où étaient massacrés tous ceux qui portaient la mention Tutsi sur leur carte d’identité, RTLM rythmait les tueries et multipliait les injonctions : « à chacun son Belge » ou « les fosses ne sont pas encore pleines, le travail doit continuer… »

Durant les trois mois que dura le génocide et qu’un million de Tutsis furent systématiquement massacrés, RTLM, élément important de la guerre psychologique, galvanisa les tueurs, réveilla la haine chaque fois qu’elle aurait pu faiblir, dénonça les traîtres qui auraient souhaité négocier.

Nul ne s’avisa jamais de brouiller les ondes de la radio qui tuait ou de détruire son émetteur et jusque fin août, la radio de la haine put sévir dans la zone « Turquoise » contrôlée par l’armée française, jusqu’à ce que les journalistes et leur matériel soient évacués vers les caps de réfugiés du Kivu, où ils tentèrent de poursuivre leur travail de mobilisation du « peuple hutu ». La plupart des journalistes de RTLM, dont Georges Ruggiu, ont comparu devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda à Arusha, au cours du « procès des medias » qui a permis de démonter les rouages de la machine de guerre diabolique qui a fanatisé les Hutus du Rwanda et rendu possible ce génocide « populaire » où l’on tuait son voisin, son camarade d’école, voire son épouse ou ses enfants.

Oser comparer une radio de service public, démocratique et pluraliste, à RTLM, la radio qui tue, n’est pas seulement une injure, un écart de langage parmi d’autres, ou une banalisation de l’un des instruments du génocide : c’est une ignominie qui disqualifie moralement son auteur, qu’il s’agisse d’un propos délibéré ou d’un acte manqué dicté par un inconscient perturbé…

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