« Liège est entrée en somnolence »

MOREL,PIERRE

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Vendredi 14 décembre 2007

Liège Germain Dufour est très critique envers la politique sociale de la ville

L’Espace fraternel de Germain Dufour est menacé : un rappel de la précarité du travail social à Liège.

ENTRETIEN

Depuis une visite du Service de sécurité et de salubrité publique de la Ville de Liège, l’Espace fraternel de Germain Dufour, au nº 1 de la rue Volière, est menacé. 25.000 euros de travaux de sécurisation doivent être effectués d’ici au mois de mars. « On va le faire, mais on aura besoin d’un délai supplémentaire : je ne vais pas mettre les gens dehors en plein hiver pour refaire l’électricité ! » souligne-t-il. De quoi rappeler combien les structures traitant la précarité sont souvent elles-mêmes… précaires. Et donner envie de rendre la parole à ce « petit père des pauvres ».

Qu’est-ce que l’Espace fraternel exactement ?

C’est un habitat collectif autogéré. Je l’ai créé il y a 20 ans dans une ancienne école que je loue via un bail emphytéotique. Une vingtaine de personnes blessées par la vie y vivent en permanence. Des gens qui, par manque d’argent, à cause de la drogue, de l’alcool ou parce qu’ils sortent de prison, ont besoin d’un logement et d’une adresse pour retrouver leurs droits. Il est « collectif », parce qu’une adresse et des droits, ça ne guérit pas la solitude. Ensemble, on a moins envie de traîner en ville ou au café. Certains n’arrivent d’ailleurs pas à partir d’ici, parce que se retrouver tout seul en appartement, c’est dur.

Comment ça marche ?

C’est autogéré. Les gens qui ont connu la rue ont perdu beaucoup de structures, de repères. Ici, ce n’est pas une maison à projets parce que je n’ai ni les moyens ni les facultés de le faire, mais on fait un premier pas vers une restructuration. On doit s’occuper de la cuisine, du nettoyage, des plantes, des animaux. Il y a une réunion obligatoire tous les jeudis soir où, parfois, on vote. Mais chacun a sa clef et rentre quand il veut : ce n’est pas une maison d’accueil. On paye, selon ses revenus, entre 28 et 128 euros pour participer aux frais collectifs. Et certains me demandent en plus de gérer leur argent. Vous savez, quand vous avez rétabli vos droits et que vous touchez du CPAS pour la première fois depuis des années, en trois jours, paf, c’est liquidé ! Alors, certains me demandent de leur distiller peu à peu leur argent au fil du mois. Ce qu’un service social ne peut évidemment pas faire. C’est tout ça, un habitat collectif autogéré. Et c’est à mon avis un créneau de réinsertion insuffisamment exploité par notre société, qui individualise tout, y compris la réinsertion.

En 20 ans, comment a évolué

la population chez vous ?

Quand on a commencé, on avait principalement des alcooliques, plutôt âgés. De 35 à 50 ans. Des clochards, comme on dit. Et puis il y avait quelques plus jeunes qui s’appelaient eux-mêmes des zonards. Des types qui squattaient, avaient un discours culturel et politique. Très peu de sans-papiers. Pas de filles. Et puis, au début des années 90 sont arrivées beaucoup plus de personnes sortant de prison et des polytoxicomanes, qui ajoutaient les médicaments à l’alcool. Ça correspondait à l’époque où on a supprimé la loi sur le vagabondage. Tout un tas de gens qui passaient l’hiver enfermés dans une sorte de prison verte à Saint-Hubert parce qu’ils avaient été arrêtés se sont retrouvés à la rue. Je ne dis pas qu’il ne fallait pas supprimer cette loi, mais comme on n’a rien mis à la place, on s’est retrouvé avec un vrai problème. Ensuite sont arrivés les toxicomanes durs, à cause de la proximité avec Maastricht. Et il y a eu un véritable « boom » des sans-papiers, qui s’est un peu calmé grâce à la régularisation de 2000. De plus en plus de filles sont arrivées, aussi. Qui se prostituent pour le « produit ».

La grande pauvreté ne s’est pas réduite à Liège ?

Non. Selon moi, il y a 40.000 à 50.000 personnes qui ont à Liège des fins de mois difficiles. S’y développent des phénomènes d’auto-exclusion, de dépression, de débrouille, qui forment un terreau pour la vraie pauvreté. Et qui serait une bombe dans les mains d’un vrai meneur d’extrême droite, d’ailleurs. Il doit y avoir près de 2.000 personnes qui n’ont pas de vrai chez eux et doivent se débrouiller. Et il y a une centaine de personnes qui passent chaque nuit en rue.

La Ville n’en fait pas assez ?

Les budgets sociaux à Liège, c’est beaucoup de vitrine, mais le fonds est très maigre. Le Liégeois est par nature chaleureux et généreux. Et du coup, le monde associatif à Liège est exceptionnel. Il y a tellement de petites initiatives privées que celui qui s’organise un peu ne peut pas mourir de froid ou de faim à Liège. Mais l’inconvénient, c’est que ça permet une certaine démission des pouvoirs publics. Ça fait deux ans que je demande à la Ville un nouvel endroit pour l’Abri de jour, qui ne pourra tout de même pas rester place Xavier Neujean quand les cinémas vont ouvrir. Il n’y a plus de bains publics. Depuis 2000, Liège est en somnolence sociale. On ne parle que de grands projets économiques, touristiques. Et les Liégeois, on en fait quoi ?

« Réprimer la manche est idiot »

Quelles politiques faut-il mener contre la pauvreté selon vous ?

D’abord, il faut arrêter de pénaliser, et même promouvoir, les habitats collectifs. Je ne parle pas seulement de structure comme la mienne, mais même des simples cohabitants. Ça sortirait déjà beaucoup de gens de la mouise si on ne les empêchait pas de s’aider les uns les autres ! L’habitat collectif, c’est plus facile et moins cher que l’individuel. Il y a suffisamment d’immeubles inoccupés où on pourrait mener des projets. En responsabilisant d’ailleurs pour s’en occuper des gens qui ont eux-mêmes connu la rue. Ensuite, je trouve idiote la répression de la mendicité. Je veux bien comprendre qu’il soit important de ne pas la laisser s’agglutiner. Mais la manche c’est un moindre mal ! Voler les grandes surfaces, c’est de plus en plus difficile, et beaucoup ne veulent pas voler les particuliers pour des raisons de moralité. Faire la manche, c’est un moyen correct d’assumer sa survie sans voler, sans tricher, sans se prostituer. Pour beaucoup, c’est aussi une forme de relation sociale. Enfin, mais ce débat-là est plus difficile, la sédentarisation obligée des plus précaires est problématique. Certains devraient pouvoir vivre leurs rêves ailleurs sans perdre tous leurs droits. Et ainsi combattre le sentiment d’inutilité, redevenir un homme ou une femme.

La distribution contrôlée d’héroïne, c’est une bonne idée ?

Oui ! A Liège, elle est d’ailleurs née ici, au sein d’une ASBL que j’avais fondée avec le docteur Roland Riffon, en 1987. Il a ouvert ensuite un centre de distribution de méthadone. Le problème de la méthadone, c’est que ça enlève le manque, mais que ça n’apporte pas le plaisir. Et certains vont donc le chercher dans d’autres drogues. Même les pauvres ont droit au plaisir. Une vie sans plaisir, ce n’est pas une vie. La distribution permettra d’enlever une partie de la délinquance associée, évitera des overdoses et leurs dégâts secondaires dans les familles, et ça rendra du temps aux malades. Ce qu’ils sont. Comme un diabétique qui, parce qu’il n’a pas fait très attention à ce qu’il mangeait est lui aussi dépendant de sa piqûre quotidienne. Bien sûr, il faut éviter d’encourager la consommation. Un centre de distribution contrôlé avec du travail social, c’est bien.

Monsieur le Sénateur a lui aussi « vécu au ralenti »

PORTRAIT

Germain Dufour est né à Tournai il y a 64 ans. C’est un moine capucin, un ordre dont la vocation est de vivre dans les villes à proximité des pauvres.

Dans les années 70, il débarque à Liège pour suivre un double précepte de son ordre : rencontrer les frères musulmans et travailler de ses mains pour gagner sa vie. Pendant des années, il travaille comme prêtre-ouvrier. En usine, au CPAS puis comme simple balayeur de rues.

Un beau jour de 1982, le nouveau premier échevin Ecolo de la ville de Liège, Raymond Yans, le convainc de rejoindre son cabinet. « Moi qui avais toujours voté communiste, je me suis retrouvé dans le projet d’écologie urbaine qu’il me proposait. Soit une ville pensée d’abord pour ses habitants, et par ses habitants. »

En 1987, il crée son « espace fraternel » rue Volière. L’année suivante, il est élu au conseil communal de Liège mais ne termine pas la législature, puisqu’il est l’un des trois élus Ecolo au Sénat en 1991. En 1995, c’est le divorce avec Ecolo, dont il ne partage pas le « recentrage sur l’environnement ». Il se présentera ensuite sur la liste communiste.

Ayant quitté volontairement un boulot salarié, il n’a pas droit au chômage. Pendant trois ans, avant d’être prépensionné en 1999, il vit sans aucun revenu. « Ce fut une très bonne expérience pour moi. Moi aussi, comme ceux que je reçois ici, j’ai vécu au ralenti. J’ai connu l’auto-exclusion. »

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