Heath Ledger, joker de Dylan
CROUSSE,NICOLAS
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Mercredi 19 décembre 2007
Le cow-boy gay de « Brokeback Mountain »
joue les poètes maudits. Avant de s’attaquer
à Batman, Gilliam et Malick.
entretien
Ironie du sort : Heath Ledger, spécialiste de la métamorphose physique, qu’on a vu cow-boy gay (Brokeback Mountain), séducteur cabot (Casanova), frère Grimm à lunettes (Les frères Grimm) ou poète junkie (Candy), est bien le seul qui ne se déguise pas dans le film consacré par Todd Haynes à Bob Dylan. Nous l’avons rencontré dans les jardins vénitiens de l’Hôtel des Bains. L’homme évoque, d’une voix basse, son idole d’adolescence.
Comment incarne-t-on une partie de Dylan ?
Après avoir tourné le film, je ne savais pas trop à quoi il fallait s’attendre. Le montage final ressemble au scénario. Quand je l’ai lu, c’était un puzzle fragmenté, complexe, brillant, mais difficile à imaginer. J’ai vu le film, depuis, et quel film ! Todd a rempli son job, dans la mesure où il respecte l’esprit de Dylan.
Ici, c’est le parfait anti-portrait !
Oui, et qui préserve la mystique. Ce n’est pas – Dieu merci – un film d’opinion sur « le vrai Bob Dylan ». Car l’homme est mystérieux. Et j’aime le fait que Haynes tienne compte de ces mystères.
Qui est Dylan, pour vous ?
Un très bon exemple de quelqu’un qui ne cesse de se réinventer, courageusement. Pour un acteur, c’est très inspirant. Vous savez avec lui qu’il existe quelqu’un qui ne se conforme pas aux attentes publiques et commerciales. Il faut pouvoir tracer sa voie en prenant des risques personnels. J’aimerais pouvoir me comporter dans la vie en éternel étudiant. Jamais comme un professeur.
Vous auriez préféré jouer un autre Dylan ?
C’était le seul qui était libre. Il n’y avait pas d’option. Je reste pantois devant ce qu’a fait Cate [Blanchett]. Christian [Bale] et Marcus [Carl Franklin] sont étonnants. Mon rôle m’a permis de jouer beaucoup avec Charlotte [Gainsbourg]. Un bonheur ! J’hésite à l’appeler une actrice. Car elle refuse constamment de « jouer ». La performance ne l’intéresse pas, elle la ferait plutôt fuir. Elle ne sourira pas si elle ne sent pas le sourire. Elle est honnête. Pure. C’est rafraîchissant.
Avez-vous rencontré les autres acteurs jouant Dylan ?
Je suis passé voir Cate sur sa dernière scène. Elle m’a passé le relais, ce jour-là. Puis, j’ai vu brièvement Christian. Mais Todd a entretenu le trouble. Il n’a jamais voulu nous rassembler. Il voulait des interventions détachées. On avait l’impression de tourner dans des courts-métrages.
Vous êtes six acteurs à incarner Dylan à différents stades de son évolution artistique. Comment avez-vous travaillé « votre » Dylan ?
Je pense que j’ai hérité de la partie la plus facile. Parce que je n’ai pas à donner à mon personnage une transformation physique. Mais j’ai fait quelques recherches sur Dylan. J’ai lu ses Chronicles. Vu plusieurs fois le docu de Scorsese. Et Todd a donné à chacun de nous une présentation du style visuel de chaque fragment de personnage. Tout cela affecte, à l’arrivée, le jeu et le style de nos Dylan respectifs. Des Dylan de l’intérieur.
Bob Dylan fut confronté, à ses débuts, à une médiatisation agressive. Comment la vivez-vous, vous-même ?
Je ne vous parlerai pas d’une souffrance physique – elle n’existe pas. Mais quand vous avez 20 ans, c’est soudain et ça peut être dur, parfois même un cauchemar. À cet âge-là, vous êtes impulsif, rebelle, sur la défensive. Ça vous pompe. Aujourd’hui, je suis père, et je me sens moins concerné par mon image. Acteur, c’est un job, pour moi. Il y a d’autres choses dans ma vie.
Et d’autres rôles forts qui vous attendent. Comme celui de Joker dans le prochain Batman. Ce n’est pas dur, de reprendre un flambeau qu’un Jack Nicholson a tenu par le passé ?
C’est toujours dur. Je dis d’habitude oui aux belles propositions. Puis, une semaine plus tard, je me mets à douter. C’est la routine de l’acteur. Jack Nicholson est tellement brillant, bien sûr. Mais je n’ai pas peur, sur ce coup-ci, parce que je vais aller dans une direction très différente. Je m’amuse comme jamais, avec Joker. Après, je retrouve mon copain Terry Gilliam. Un film contemporain, avec le diable en forme de Tom Waits. Puis, si tout va bien, en mars, je tourne pour Terrence Malick (Tree of life). Un projet énorme ! Un scénario spectaculaire !
nouveau
I’m not there
Partant du constat que Bob Dylan a, toute sa vie durant, collectionné les vies et les identités, Todd Haynes (réalisateur par le passé du splendide et classique Loin du paradis et de l’hymne musical au glam rock Velvet goldmine) construit un portrait du chanteur américain en considérant que Dylan est lui aussi un autre, à l’instar du célèbre mot de Rimbaud (« Je est un autre »). Mieux : une foule d’autres. Le puzzle du film juxtapose, mélange, rassemble, tout autant qu’il disperse, sept vies – pas tout à fait imaginaires – du chanteur. Femme, enfant, Noir, poète, martyr, rocker, bigot, escroc, génie, autiste : Dylan n’est jamais là où on l’attend.
D’une folle virtuosité, quitte à perdre parfois le public, le portrait déguisé du fugitif emporte l’adhésion. La bande originale (33 chansons, deux CD) est soufflante. Et le casting, surprenant : Cate Blanchett et le jeune Marcus Carl Franklin séduisent, Heath Ledger et Christian Bale sont à leur place, Richard Gere passe à côté.
Voilà assurément le film le plus gonflé de l’année. Et le plus inventif. Todd Haynes y donne libre cours à de nombreuses et réjouissantes libertés artistiques. Passionnant anti-biopic, I’m not there rappelle combien Dylan est demeuré un artiste allergique aux chapelles. L’hommage est pleinement réussi.
Woody, le troubadour
Au commencement de la genèse dylanienne était Woody Guthrie. Musicien de rue, conscience politique – Guthrie écrivait sur ses guitares « Cette machine tue les fascistes » –, âme du folk et de la country, référence de la chanson protestataire du début des années 60 (Pete Seeger, Joan Baez…), Woody a ici l’apparence d’un gamin noir interprété par l’étonnant Marcus Carl Franklin. Une façon de renvoyer Dylan à la candeur des origines. Et de faire un clin d’œil à l’héritage du blues.
Robbie et les femmes
Avec le focus mis sur la vie de Robbie (Heath Ledger), voici une décennie de flirts, romances, mariage et divorce avec le genre féminin. Et, avec Claire (Charlotte Gainsbourg), de la rencontre, à Greenwich Village, à la séparation, en passant par l’engagement contre la guerre au Vietnam. Derrière Claire, les dylanophiles pourront reconnaître les visages de Suze Rotolo (The freewheelin’ Bob Dylan) et de Sarah Loundes (Blonde on blonde, Planet Waves, Blood on the tracks).
Arthur, le rimbaldien
Fin 1964, début 1965 : considérant que le petit jeu de la renommée et de la starification a assez duré, Arthur/Dylan (Ben Wishaw sur grand écran) fait sien le credo de Rimbaud et affirme avec lui : « Je est un autre ». Formule magique lorsqu’on sait que c’est un peu sur elle que le réalisateur Todd Haynes a conçu le fil rouge de son film. Avec le morceau de puzzle d’Arthur, voici le poète symboliste, rebelle, hanté, ironique. Insaisissable. La vraie vie est ailleurs. Alors, fuyons.
Jude, Judas moderne
Les fans de Blonde on blonde et Highway 61 revisited l’ont reconnue : Jude, alias Cate Blanchett, incarne le Dylan néo-électrique des années 1965-1966. Qui a ses amis, au premier rang desquels le poète Allen Ginsberg – leur rencontre est un grand moment du film. Et surtout, ses détracteurs, à commencer par les blanches colombes de la génération protest-song. Ou comme la vieille garde journalistique, dont l’ambassadeur est le fameux Mr. Jones. Jude comme Judas, bien sûr. Vive les traîtres !
Pasteur John et folk Jack
Le privilège du film revient à Christian Bale. Qui endosse deux rôles, et deux vies dylaniennes, pour le prix d’un. On le découvre, jeunot et la guitare en bandoulière, en chanteur de club descendant dans Greenwich Village. Derrière Jack, ce sont les années folks de The fredewheelin’ Bob Dylan et The times they are a-changin’. Puis, avec le pasteur John, voilà le temps de la rédemption chrétienne. Jude/Judas confessent leurs péchés de jeunesse. Slow train coming, Shot of love : gospel à tribord.
Billy, the kid
Fin des années 60 : Dylan, au lendemain d’une chute en moto presque fatale, se retire de la scène. Investit des caves (The basement tapes) ou des refuges dignes des paysages de western (John Wesley Hardin). Le chanteur vire à la country. Revient à la tradition. Et joue même, en 1973, les cow-boys dans Pat Garrett & Billy the kid (Sam Peckinpah). Richard Gere incarne Billy. Une façon de faire un clin d’œil – dixit Haynes – à l’incursion bucolique de Gere dans Les moissons du ciel, de Malick.