La Magna Carta 1297 : 15 millions

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE; STAGIAIRE

Page 39;42

Jeudi 20 décembre 2007

Histoire Ce document médiéval a été vendu par Sotheby’s à New York

P.42 Un fonds privé US a acquis cette charte, un des documents les plus importants de notre civilisation.

La démocratie a commencé réellement, dans notre civilisation, sur les bords de la Tamise, au XIIIe siècle. Lors du règne de Jean sans Terre. Le roi a dû céder aux barons anglais excédés par ses exigences financières une charte, qu’il a scellée en 1215. Ce texte, en latin, limite l’arbitraire royal et établit ce qu’on appelle l’« habeas corpus », qui empêche entre autres l’emprisonnement arbitraire. « Un premier barreau sur l’échelle de la liberté, un symbole de la quête éternelle, par l’homme, de la liberté », explique David Redden, vice-président de Sotheby’s.

Ce texte, qu’on a appelé la Magna Carta, la grande charte, était l’aboutissement d’un processus historique et le début de la légalité constitutionnelle. Comme les rois d’Angleterre ne l’ont pas remarquablement respectée au cours du XIIIe siècle, elle fut renouvelée en 1216, 1217, 1225, 1265 et 1297. C’est un exemplaire de cette dernière année qui a été vendu chez Sotheby’s mercredi soir à New York. Pour 23,1 millions de dollars, soit 15 millions d’euros. Un prix élevé : cette Magna Carta 1297 vaut autant que le Lullaby Spring, l’armoire à pharmacie et ses 6.136 pilules colorées, de Damian Hirst et presque autant que le kitschissime Hanging Heart, ce cœur écarlate de 3 mètres de haut, de Jeff Koons.

De toutes ces chartes du XIIIe siècle, il reste 17 exemplaires : quatre de 1215, un de 1216, quatre de 1217, quatre de 1225, et quatre de 1297. Celui qui a été vendu était le seul qui pouvait l’être : lui seul était aux mains du privé. Et le reste aujourd’hui.

Le nouveau propriétaire, c’est le Carlyle Group. Une société d’investissements américaine, dont reseau.voltaire.net dit qu’il est le premier gestionnaire mondial de portefeuilles et qu’il s’est spécialisé dans la prise de contrôle de sociétés d’armement et de médias. Le groupe possède 75,6 milliards de dollars de capitaux propres et emploie plus de 515 professionnels de l’investissement dans 21 pays. Les différentes entreprises de son portefeuille emploient, elles, plus de 286.000 personnes dans le monde, précise wikipedia.org. La proximité d’un groupe qui investit dans l’armement avec la Maison-Blanche a provoqué nombre de controverses. Michael Moore critiquait Carlyle dans son Fahrenheit 9/11.

David Rubinstein est un des quatre fondateurs de Carlyle, en 1987. Il avait été précédemment conseiller du président Jimmy Carter. Il a lui-même présidé à l’achat de la Magna Carta. « Ce document était exposé aux Archives nationales, explique-t-il. Mes bureaux se trouvent à 300 mètres de là. J’ai visité ces Archives plusieurs fois et je pense que les trois documents les plus importants de la civilisation occidentale s’y trouvaient : la Magna Carta, la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis en 1776 et la Constitution américaine de 1787. »

Mais la Magna Carta pouvait quitter les Etats-Unis. Depuis le XIVe siècle, cet exemplaire appartenait à la famille anglaise Brudenells. Via une de ses fondations, le milliardaire américain Ross Perot l’avait acquise en 1984. Il l’avait confiée aux Archives. Mais Ross Perot a décidé de vendre ce document exceptionnel, pour en donner le produit à des œuvres caritatives. Sotheby’s avait été chargé de la vente aux enchères.

« J’ai pensé qu’il était important que la Magna Carta reste aux Etats-Unis, dit David Rubinstein. Même s’il n’a pas été écrit pour nous, c’est un document important pour notre pays. Je pense qu’il a servi de base pour notre Déclaration d’indépendance et notre Constitution. »

Peut-être était-il aussi important que Carlyle se fasse connaître autrement que par la controverse… Rubinstein a en tout cas assuré que la charte serait mise à la disposition des Archives nationales. Et donc que les Américains et les autres visiteurs pourraient toujours l’admirer.

L’origine de la démocratie

Histoire La Magna Carta de 1297 vaut 15 millions d’euros

Entretien

La Magna Carta, comme on l’aura lu en page 39, est un document qui donne certaines libertés aux Anglais. C’est une charte octroyée par le roi Jean sans Terre en 1215 et renouvelée plus tard par le roi Edouard Ier en 1297. Un exemplaire de cette dernière vient d’être vendu à New York, chez Sotheby’s, pour 15 millions d’euros.

Cette Magna Carta n’est pas un document banal. Elle est considérée comme l’un des leviers qui a poussé l’humanité à penser la démocratie. Nous avons demandé à Hervé Hasquin, historien et secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique, de nous éclairer.

Comment est né ce document ?

Suite aux révoltes intérieures menées par les barons anglais contre la façon de gouverner du roi Jean sans Terre, ce dernier est acculé et doit faire des concessions. C’est le 15 juin 1215 que la Magna Carta, ou Grande Charte, voit le jour. La Magna Carta n’est pas vraiment une Constitution à proprement dit, mais plutôt une série de conditions que le roi doit respecter. Un premier frein au pouvoir absolu du roi.

Cependant, cette charte a mis du temps à être validée comme texte de loi, et a subi diverses modifications jusqu’en 1297.

Peut-on considérer la Magna Carta comme le premier document qui ouvre la marche vers la démocratie ?

Dans l’histoire de la démocratie anglaise, c’est indiscutable. La Magna Carta est sans aucun doute l’ancêtre du système parlementaire anglais, et a servi d’exemple à la rédaction d’autres documents comme la déclaration d’indépendance des Etats-Unis de 1776.

Notons qu’elle a pris toute son importance au cours du XVIIe siècle. Lors des grandes révoltes, elle a été à de nombreuses fois invoquée, comme en 1649 quand le roi Charles Ier fut exécuté, ainsi qu’à l’époque où le Parlement anglais fut reconnu et apte à gouverner dès 1689. Le roi règne, mais ne gouverne pas.

La Magna Carta peut être considérée comme un document mythique et emblématique au cours de ce siècle de révoltes sanglantes à l’encontre de la monarchie absolutiste.

Elle est la source des libertés anglaises et a servi de références pour les autres démocraties.

« Aucun homme libre ne sera saisi ni emprisonné… »

TEXTO

Voici deux extraits de la Magna Carta de 1297, qui confirme la charte de 1265, signée par Henry III, le père d’Edouard Ier.

Article 29. Aucun homme libre ne sera saisi, ni emprisonné ni dessaisi de ses biens ou de ses libertés, ni déclaré hors-la-loi ni exilé ni ruiné de quelque manière que ce soit. Nous ne le condamnerons pas ni ne l’emprisonnerons sans un jugement légal de ses pairs, conforme aux lois du pays. Nous ne dénierons à personne le droit de justice.

Article 37. Nous, considérant ces concessions et octrois justes et bienvenus, les confirmant pour nous et nos héritiers, par les termes de la présente les renouvelons, souhaitons et concédons pour nous-même et nos héritiers que la charte précitée sera de manière ferme et inviolable observée en tout et pour chaque article pour l’avenir, y compris les articles contenus dans la même charte et qui n’auraient par extraordinaire pas été observés jusqu’ici. Notre fils Edouard étant témoin, fait à Westminster le 12 octobre, dans la vingt-cinquième année de notre règne.

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