Quel impact sur le futur du Pakistan ?
LALLEMAND,ALAIN
Jeudi 27 décembre 2007
perspectives
Quel impact l’assassinat de ce jeudi aura-t-il sur le futur du pays ? A priori, les regards se tournent vers l’échéance du 8 janvier 2008, date à laquelle sont programmées les élections générales visant au remplacement de l’assemblée nationale et des assemblées régionales. Malheureusement, eut égard à la gravité de la situation, le sort du pays pourrait être scellé dès les dernières heures de 2007 et bien avant tout scrutin.
A l’heure de mettre sous presse, le président pakistanais, Pervez Musharraf, s’était limité à une brève allocution télévisée dénonçant l’« œuvre de terroristes », appelant « à l’unité et au soutien de la nation », et annonçant un « deuil de trois jours ». Ensuite ? Les scénarios qui s’offrent à lui sont limités.
1Le report des élections. Le scénario du pire, car l’absence de Benazir Bhutto dans le jeu politique du 8 janvier n’est pas déterminante. La « présidente à vie » du PPP était déjà absente du scrutin présidentiel du 6 octobre dernier, et ses prises de positions, tant avant son retour d’exil (soutien aux Américains, lâchage du père de la bombe atomique pakistanaise) qu’après (rapprochement avec les religieux, positionnement opportuniste face au président Musharraf) ont affaibli sa position. Dans la presse pakistanaise, des fonctionnaires ont fait ouvertement état de déceptions face au comportement cynique de « B.B. ». Et pour les électeurs du PPP, la première de toutes les dames sera peut-être plus grande morte que vivante.
Dès lors, maintenir un scrutin à la date du 8 janvier aurait probablement pour effet de reporter le vote « B.B. » sur une figure émergente du PPP, permettant par ailleurs la refondation à terme du parti créé par le propre père de Benazir Bhutto. Dans ce scénario, non seulement les dégâts commis envers la démocratie seraient aussi limités que possible, mais le pays, toujours sous le choc d’un assassinat terroriste, pourrait se rendre massivement aux urnes, élisant une assemblée nationale robuste. Ou une assemblée nationale sécuritaire, ce qui serait tout bénéfice pour le parti de Musharraf.
2L’état d’urgence. Un pari dangereux mais heureusement improbable : l’état d’urgence. Le précédent, du 3 novembre au 15 décembre, n’a duré qu’une quarantaine de jours et fut une traversée du désert pour Musharraf, tant l’indignation internationale fut forte. Par ailleurs, désormais rendu à la vie civile, Musharraf ne dispose plus des prérogatives militaires qui lui permettraient, sous couvert d’« urgence », d’imposer une loi martiale qui n’avoue pas son nom.
Mais peut-être n’aura-t-il d’autre choix que l’urgence : « Un acte de terreur est un mauvais signe, déclarait à l’agence Tass le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Alexander Losyukov. Cela va certainement déclencher une vague de terrorisme. » Et les condoléances du Premier ministre indien, Manmohan Singh, répercutent elles aussi une inquiétude du sous-continent face aux possibles poussées de terreur.
En matière de terrorisme, les indicateurs immédiats pourraient être pires : le Pakistan bénéficie d’un cessez-le-feu volontaire des insurgés au Waziristan jusqu’au 1er janvier ; la vallée de Swat a été libérée des insurgés et rendue à ses habitants. Mais que pèsent ces constats face à l’assassinat de ce jeudi ?
3La démocratie malgré tout. On n’ose en rêver et pourtant ce serait le moindre des maux : maintenir les élections par principe, éviter l’écueuil du régime d’exception, mais mater les tensions civiles. Ce dernier volet est inévitable : ce jeudi, dans les heures qui ont suivi l’assassinat de Benazir Bhutto, des troubles sérieux ont éclaté dans la ville-bastion de la candidate, Karachi (sud), où quelque 80 véhicules ont été incendiés. Dans cette même province du Sindh, dans la ville natale du Premier ministre (en affaires courantes) Mohammedmian Soomro, le feu a été bouté au principal tribunal, à plusieurs banques et à d’autres édifices.
Pourquoi ? Soomro apparaît comme l’« anti-Bhutto » : même origine géographique méridionale, mais un environnement social tribal, un conservatisme en rupture avec la ligne tracée par la dynastie Bhutto, et une proximité, une loyauté envers Musharraf qui explique sa désignation au poste de Premier. Le désarroi des partisans de Bhutto se reporte dès lors contre tous les symboles de Soomro.
4Et l’armée ? Placée sous l’autorité de l’ancien chef de camp adjoint de Benazir Bhutto (lorsqu’elle était pour la première fois Premier ministre), la grande muette ne devrait pas bouger. Par loyauté envers Musharraf, et parce qu’il existe des canaux de communication avec l’opposition PPP. Mais qui sait ? A l’heure où le seul opposant visible, l’ex-Premier Nawaz Sharif, appelle au boycott des élections de janvier, quel espoir reste-t-il au projet pakistanais de démocratie ?