« Depuis sa mort, ma vie est en stand-by »

DORZEE,HUGUES

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Samedi 29 décembre 2007

JEAN et SADIA s’aimaient tendrement. Elle avait refusé un mariage arrangé, son frère l’a abattue. Le petit ami endeuillé sort de l’ombre. Pour elle, et pour toutes les autres.

RéCIT

Je ne pourrais pas supporter que l’on salisse la mémoire de Sadia. Toute la vérité doit être faite sur sa mort. C’est une question de justice, tout simplement. Et pour moi, de survie. Une chose est sûre : notre histoire d’amour, personne ne nous l’enlèvera. Personne ! »

Depuis le 24 octobre, Jean s’efforce de faire son deuil. Un deuil aussi étrange qu’interminable. Sadia Sheikh, 20 ans, était sa petite amie depuis un an et demi. Son frère Mudusar, 24 ans, l’a assassinée à bout portant. C’était à Lodelinsart, près de Charleroi. Dans la maison familiale. Trois balles de revolver : une dans le rein, l’autre dans le foie, la troisième dans l’intestin…

Le meurtrier a pris la fuite. L’enquête est à l’instruction. La défense plaide le « drame familial ». Mais les faits sont là, sans indulgence : Sadia ne voulait pas d’un mariage arrangé au Pakistan, qui n’était pas le sien ; elle aimait Jean, et seulement lui ; elle avait dit « non » à ses parents, non à la tradition patriarcale et rigoriste (Le Soir du 17/11).

Le jeune couple vivait caché, sur ses gardes, nourri de rêves et d’espérances. Comme ils le redoutaient, Sadia est tombée sous les balles. Et deux mois après le drame, Jean est anéanti par la tristesse et la colère « Depuis sa mort, ma vie est en stand-by. Légalement, je n’existe pour personne. Je suis seul avec ma douleur, seul pour me reconstruire. »

Jean a 21 ans. Le verbe franc, le corps râblé. Il est étudiant en éducation physique à Nivelles. Il vit chez ses parents, à Charleroi. Ce jour d’octobre restera à jamais gravé en lui : « On avait passé la veille ensemble. On était bien. Je lui avais proposé de sécher les cours, mais elle a préféré y aller. J’ai appelé sur son GSM. Une fois, deux fois, trois fois. Il était coupé. Ça ne lui ressemblait pas. Très vite, j’ai pressenti le pire. J’ai foncé au commissariat. Là j’ai compris… »

Sadia est entre la vie et la mort au CHU de Charleroi. Jean parvient à lui rendre une ultime visite. Après quoi, tout lui échappe : le dernier adieu, les funérailles, le corps transféré au Pakistan… « C’est comme si je n’existais plus. Comme si je devenais soudain un étranger. » Le studio montois de Sadia est mis sous scellés. Les enquêteurs multiplient les auditions. Quatre au total, des dizaines de pages de déposition. Jean fait l’objet d’une protection particulière : la police craint pour sa sécurité. « Pendant trois semaines, une équipe patrouillait dans ma rue. Ils prenaient de mes nouvelles et me localisaient çà et là. » Le jeune homme a fui les médias. Il a soutenu dans l’ombre les amies de Sadia qui mobilisaient l’opinion (blog, marche, interpellations…). Repris intensivement le fitness pour se « vider la tête ».

Pas un médicament, pas l’envie de recourir aux psys. Les arts martiaux comme exutoire. Cinq kilos de muscles en plus à l’arrivée. La photo de Sadia en format A4 au-dessus de son lit. « Et des coups de barre qui peuvent durer cinq minutes, une heure ou un jour. »

Impressionnant de maturité et de lucidité, Jean est désormais en session d’examens. « Ces dernières semaines, j’ai été à limite du décrochage scolaire. Par chance, mon cerveau a suivi, je n’ai pas plongé. Je découvre des syllabus, l’école est compréhensive mais sans favoritisme. »

Et puis il y a ses proches, inquiets pour lui, affligés eux aussi par la mort de Sadia. « Elle était chez elle à la maison. Mon petit frère l’appelait “grande sœur”. A Noël, en voyant le bébé de ma cousine, c’était très dur. J’imaginais Sadia le pouponnant. Ils se font du souci, c’est évident. Je les rassure sans cesse. » Et puis, il y a ses amis, et ceux de Sadia. « Très présents, surtout les jours qui ont suivi son décès. Après ça, il faut aller vers les gens. C’est aussi ça, le deuil. »

Un deuil étrange, au cœur d’une enquête judiciaire qui lui échappe. « C’est le pot de terre contre le pot de fer ! Je n’existe pour personne. La défense, elle, s’organise intensivement. » Et fourbit ses armes juridiques : mariage « suggéré », drame « uniquement familial » (Le Soir du 22/12)… « C’est inouï, on revisite l’histoire, on trahit la vérité ! », s’indigne son petit ami, qui ne veut pas se constituer partie civile dans l’affaire, pour protéger les siens.

Et Jean de reprendre, élément après élément, la genèse de ce meurtre prémédité. Le père Sheikh faisant irruption à l’Hepcut, la haute école que fréquentait Sadia. L’altercation qui s’ensuivit. La double plainte pour « menaces de mort », PV d’audition à l’appui. Les SMS, les témoignages, les mails. Le chantage, la pression, les refus répétés de Sadia. Sa rupture avec ses parents, l’hébergement chez une amie de l’athénée Vauban, le séjour au Centre de prévention des violences familiales à Bruxelles. « Ce mariage était arrangé, Sadia n’en voulait pas. Elle l’a dit et redit. Elle connaissait la tradition pakistanaise, elle savait sa mort possible. »

Jean et Sadia vivaient un amour sincère. Ils s’étaient rencontrés via une amie commune. « C’était un sacré caractère. Elle avait le sourire le plus radieux et le plus charmeur qu’il m’ait été donné de voir. » Elle étudiait le droit, rêvait d’être avocate. Il trouvait à ses côtés la force et la stabilité. « Avant elle, je me cherchais. Avec elle, j’ai pu me poser les questions essentielles : ce que je vaux, ce que je suis, ce que je veux », raconte-t-il, des trémolos dans la voix.

Elle lui parle de sa culture pakistanaise, de l’islam, de son histoire passée. Ils rêvaient d’une lune de miel en Suisse, d’une famille, d’un foyer. « Elle était musulmane pratiquante, mais elle savait être critique par rapport à sa religion. On échangeait beaucoup au sujet du Coran. Au fil du temps, j’étais prêt à la suivre, à me convertir. J’y pense toujours, mais je me vois mal aujourd’hui aller seul prier dans une mosquée de Charleroi. » Et Jean d’ajouter, formel : « Ce meurtre, ça n’a rien à voir avec l’islam. Il faut le dire haut et fort. Arrêter les amalgames. C’est culturel, l’exploitation d’une certaine tradition. Cela aurait très bien pu se produire chez des Siciliens. »

Mais deux mois après sa mort brutale, Jean ne peut s’empêcher de contenir sa colère. « Trop de gens savaient. A l’école, au CPAS, dans les rangs policiers… Et personne n’a rien pu faire. » Le jeune garçon a gardé plusieurs SMS signés de Sadia. L’un d’eux dit texto : « Si c’est pas toi, c’est personne. » Il baisse la tête, tourne les yeux vers le vide et murmure : « Elle avait tout : l’intelligence, la beauté, la classe, l’humour… »

Jean canalise ses émotions vaille que vaille. Il sait que le deuil est « un processus compliqué ; qu’il faut du temps ; que ça passe par un travail de fond ». Il sort en rue. Voit des amis. Donne quelques cours de maths et de musculation. Avec des regrets plein la tête : « Si je pouvais remonter dans le temps, je l’emmènerais en Amérique. Loin de tout ça. Tous les deux. Pour bâtir une vraie vie. »

L’autre jour, il est retourné à Mons la gorge serrée, pour revoir le kot de Sadia. Derrière les scellés, il y a toutes ses affaires, des souvenirs, des vêtements : « Et je ne peux pas y accéder. J’ai appelé 4 fois la police. C’est comme si je n’existais pas. » Dans la boîte aux lettres, il y avait du courrier. « Une lettre du parquet de Mons arrivée après sa mort qui lui accordait un stage en droit, elle avait tant bataillé pour le décrocher. » Jean contient comme il peut sa colère rentrée : entre Sadia et lui, il y avait un pacte : « Ne pas répondre par la violence. Avancer. Se reconstruire. » Des mots et des bouées. Pour sortir « la tête de l’eau ». Avec un avenir improbable. « Prof de gym, avec un milliard de débouchés. Ostéopathe ? Trouver un équilibre, une paix intérieure. Oui, mais quand et comment ? Une chose est sûre : je ne verrai plus jamais la vie comme avant. Je profite à fond de toutes les petites choses. Le soleil qui perce le matin et je m’emballe… »

Sadia est dans son cœur à jamais, et il espère un procès « juste et équitable ». Pour elle, et pour toutes les autres qui subissent mariages arrangés ou forcés, il veut se battre. Et il attend que d’autres en fassent de même : « Finis les beaux discours, les jolies intentions. Place aux actes : le suivi des plaintes, des hébergements adaptés, la prévention… »

Petit homme endeuillé, privé à jamais de l’amour de sa vie. Sadia et ses yeux d’amande. Abattue à bout portant pour avoir osé dire non à un autre que lui.

RéTROACTEs

22 octobre. Mudusar Sheikh abat sa sœur Sadia (20 ans) dans la maison familiale située rue du Chênois, à Lodelinsart (Charleroi). Il blesse sa sœur Sariyah au passage, avant de prendre la fuite.

24 octobre. Sadia succombe à ses blessures au CHU de Charleroi. Son corps est inhumé au Pakistan.

14 novembre. Ce crime dit d’honneur est largement médiatisé (blog, pétition…). Les amis de Sadia se mobilisent. La haute école qu’elle fréquentait (Hepcut) lui rend hommage. Une marche réunit 2.000 personnes à Charleroi.

12 décembre. La famille Sheikh mandate Mes Dumont et Clément de Cléty pour défendre sa cause, ainsi que celle de leur fils. Elle ne se constitue pas partie civile.

21 décembre. La sœur de Mudusar lance un appel public afin qu’il se rende.

Pas de résultats.