La bataille fait rage pour les fruits de la croissance

REGNIER,PHILIPPE

Mercredi 2 janvier 2008

REPORTAGE

BEGUNJE, NOVO MESTO, LJUBLJANA

de notre envoyé spécial

C’est une procession de personnages de toutes conditions sociales. Chacun est emmené par un squelette, vers un destin commun, que l’on soit seigneur ou manant : le tombeau et la mort, devant laquelle nous sommes tous égaux.

Cette longue fresque, peinte au 15e siècle, orne l’église du village de Skofia Loka. L’œuvre décore aussi, avec audace, un modèle de la gamme « freeride » des skis Elan. Un mélange d’art majeur et de sport sauvage : le moyen idéal pour se faire remarquer dans la poudreuse !

« Nous sommes une entreprise relativement petite, issue d’un pays inconnu, sur un marché global », expose Léon Korosec, jeune directeur du marketing international de la firme slovène. Ce qui n’empêche pas Elan d’être présent sur 48 marchés. Ni de s’être donné pour objectif de grimper de deux places pour entrer dans le « top 5 » mondial des fabricants de skis et surfs.

Une rase campagne émerge de la brume avec ses fantômes de séchoirs à foin et ses oratoires. C’est à Begunje, un village adossé aux collines enneigées, qu’Elan fabrique plusieurs centaines de milliers de paires de skis par an, à 95 % exportées. Mais aussi les coques de ses 300 voiliers annuels – la branche « marine » rentable du groupe, qui se remet de graves difficultés financières et d’hivers sans neige. En Autriche voisine, attirée par d’alléchantes aides de la Carinthie, l’entreprise a construit, il y a vingt ans déjà, une usine de fabrication de snowboards. En Croatie, Elan produit une cinquantaine de yachts. Au total, le groupe emploie 1.300 personnes, dont de nombreux… skieurs.

« Nous ne délocalisons pas en Chine !, souligne Léon Korosec. Il reste avantageux de produire ici. Le travail est très intensif en main-d’œuvre, mais aussi très technologique. Ici, on crée des produits “artisanaux faits en Slovénie”. Et, avec ce ski reproduisant la fresque, on crée de l’émotion. »

Des émotions, la présidence slovène de l’Union européenne pourrait en connaître durant son mandat de six mois. « L’option de la grève générale est encore ouverte ! », avertit à Ljubljana Dusan Semolic, le président du principal syndicat du pays, l’Union des syndicats libres de Slovénie.

Dans la jeune histoire du pays, la menace n’a été mise que deux fois à exécution. Le 17 novembre, 70.000 personnes défilaient dans les rues de la capitale. C’est l’équivalent d’une « Marche blanche » historique, si l’on se rappelle que la Slovénie ne compte que 2 millions d’habitants… « Les négociations avec le patronat sont en cours depuis trois, quatre mois. Janvier sera décisif. »

Les manifestants réclamaient une hausse des salaires, sur fond de très forte croissance économique – +5,8 % cette année – et de bénéfices record pour les entreprises. Le salaire de « l’homme de la rue » tourne autour des 800, 900 euros net par mois, selon le leader syndical.

Le « miracle slovène », premier pays à avoir pu basculer vers l’euro, ne bénéficie pas à tous de façon identique. Les travailleurs ont longtemps accepté de se serrer la ceinture pendant une transition ordonnée vers une économie pure de marché – plutôt que la thérapie de choc expérimentée par de nombreux pays ex-communistes. Ils s’étaient engagés à obtenir des hausses salariales un poil moins élevées que les gains de productivité. Le consensus, scellé par des accords, était solide. Désormais, la révolte gronde. Malaise de nouveau riche ? « La classe moyenne se paupérise », assure Dusan Semolic. Le partage du gâteau est « au cœur du conflit en Slovénie. La croissance économique importante est liée à l’apparition d’une élite très riche. Les écarts se creusent », après s’être comblés pendant une décennie. Il y a deux ans, les syndicats avaient réussi à empêcher l’introduction d’un taux d’imposition unique, la « flat tax » étendard du néolibéralisme, parallèlement à une hausse de la TVA. En janvier dernier, le gouvernement a allégé la fiscalité.

Mais « les baisses d’impôts ont surtout profité aux riches, dénonce M. Semolic : 1.000 euros de plus par mois pour un manager contre 2,50 euros pour un ouvrier. Les gens se demandent : qu’a-t-on de ce “boom” ? Vit-on mieux ? C’est une nouvelle lutte de classes ».

Parmi les manifestants de novembre : Marjeta Cotman, la ministre du Travail. Seule représentante du gouvernement à défiler.

« J’ai du soutien. Sinon, je ne serais plus membre de ce gouvernement », sourit-elle. Le gouvernement n’intervient pas dans les négociations entre partenaires sociaux. Mais l’exécutif, particulièrement en année électorale, a tout intérêt à montrer sa sympathie pour les revendications sociales. « Avec la croissance soutenue et la productivité, il est normal que les salariés réclament des augmentations », dit la ministre, qui a fait adopter une batterie de lois pour stimuler l’emploi des jeunes, des vieux, soutenir les congés de maternité, etc.

Le chômage a reculé de 17,5 % en un an. « Nous avons introduit la flexicurité, sur le modèle scandinave. »

« La flexicurité, réplique Dusan Semolic, c’est surtout plus de liberté pour l’employeur qui veut licencier. Avec la globalisation, la compétitivité slovène doit être basée sur le savoir et l’innovation et pas sur une diminution des droits sociaux et des salaires. »

Adria est une autre de ces marques « globales » slovènes, à la nationalité méconnue et pourtant très présente sur le marché européen.

« Nous exportons 99 % de notre production », explique Damir Dominic, membre de la direction de ce fabricant de caravanes et de mobile homes piloté par une dame, Sonja Gole. « Nous sommes numéro 4 ou 5 en Europe. » La société emploie 820 personnes à Novo Mesto, sur la route vers Zagreb, là où Renault a transféré une partie de sa production de Vilvorde.

Le groupe occupe 1.300 personnes, après avoir racheté des concurrents en Espagne et au Royaume-Uni.

« Notre avantage comparatif, c’est une gamme très variée de modèles, adaptés selon le marché. C’est une production très intensive en main-d’œuvre, mais aussi avec beaucoup de recherche-développement, de savoir-faire et de tradition », explique Damir Dominic.

Le développement spectaculaire de l’économie slovène entre toutefois dans une zone de turbulences, alliant surchauffe économique et inflation record.

« Ce développement est-il durable dans une économie globalisée ? C’est incertain, parce que l’économie est trop basée sur les exportations d’entreprises avec beaucoup de main-d’œuvre et gourmandes en énergie », estime le professeur Peter Stanovnik, de l’Institut de recherche économique installé sur le campus de l’université de Ljubljana.

« L’état d’esprit est assez positif dans le pays, enchaîne cependant Leon Korosec, chez Elan, qui compte sur la présidence pour se faire encore davantage connaître et éliminer l’image de « Balkans » qui colle, d’ailleurs de moins en moins, à la Slovénie. Nous sommes dans l’UE, dans l’euro, dans l’espace Schengen, la croissance économique est au rendez-vous. Cela conduit à élever les aspirations des gens. Ils se demandent : quelle est ma part de cette “success story” ? Mais il faut être réaliste et tenir compte de notre productivité. »

Ronger son frein ? Ce soir, les Growing Rats et d’autres groupes hardcore slovènes donnent un concert à Metelkova, célèbre « centre culturel autonome », installé près de la gare de Ljubljana sur le site d’anciennes casernes de l’armée yougoslave investi par une tribu d’artistes et d’activistes depuis 1993.

Sur le « flyer » annonçant le concert, un vieux slogan anarchiste en dit long sur l’impatience à croquer le gâteau du succès slovène : « Nous ne voulons pas juste un gâteau, nous voulons toute la pâtisserie. »

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