La bonne altitude

VANDE WEYER,PHILIPPE

Lundi 14 janvier 2008

Venue à l’athlétisme par l’heptathlon, l’Anversoise a fini par éclater au saut en hauteur. Double championne d’Europe, elle rêve d’une consécration mondiale.

Une journée sans sport, pour moi, c’est une journée perdue. Après une semaine de vacances, j’ai déjà envie de reprendre l’entraînement ! »

Tia Hellebaut étend ses longues jambes. Réajuste ses lunettes. Se passe la main dans les cheveux. Recherche, en fait, le mouvement perpétuel. Comme si la moindre seconde d’inactivité était condamnable. Parce qu’à bientôt 30 ans, elle sait qu’elle n’a plus trop de temps à perdre. Et qu’elle veut effacer l’énorme frustration de l’été dernier, cette 14e place en finale du concours de saut en hauteur des Mondiaux d’Osaka, dont elle n’a même pas osé faire mention sur son site internet à la rubrique « palmarès ».

« Physiquement, j’étais pourtant prête à 100 %, ose-t-elle. Le problème, c’est que je n’ai pas osé. »

Aujourd’hui, la grande Anversoise est repartie, remontée comme un coucou, vers cette consécration olympique qui viendrait recréer l’imagerie de 2006, ce moment de pur bonheur survenu le soir du 12 août, ce titre improbable de championne d’Europe conquis dans le crépuscule de Göteborg, cinq bonnes minutes avant celui de Kim Gevaert sur 200 mètres.

Longtemps, pourtant, Tia Hellebaut a douté de ses possibilités d’atteindre un jour le tout haut niveau. La faute à une décontraction trop prononcée, à une réputation de fêtarde entretenue durant ses études supérieures de chimie. « Je n’avais pas la mentalité d’une sportive d’élite, je n’étais pas du tout consciente de mes qualités, je manquais de confiance en moi. En fait, je n’étais pas prête. »

L’athlétisme, elle y était arrivée par la voie (flamande) traditionnelle, celle de ces cross scolaires chargés d’éveiller l’appétit des plus jeunes pour le premier sport olympique. Première carte d’affiliation à 11 ans et bifurcation rapide des labourés – « Trop froids ! » – vers la piste où cette ancienne joueuse de korfbal et de tennis de table se met à courir, à sauter et à lancer. C’est là que naît sa passion pour les épreuves multiples, qui ne la quittera jamais. « Once a heptathlete, always a heptathlete ! », lance-t-elle.

A l’époque, elle s’appelle encore Tia Van Haver, du nom de ce père qu’elle n’a jamais connu. Elle change de patronyme en 1995, lorsqu’elle accepte d’être officiellement adoptée par Joris Hellebaut, un médecin, qui a épousé sa mère six ans plus tôt. Un choix qu’elle estime « logique, parce que c’est lui qui m’a élevée et que je considère comme mon véritable papa. En plus, assez curieusement, j’ai beaucoup hérité de lui ».

Une fois ses études terminées, elle tente de se faire une place au soleil, boostée par une discussion avec son entraîneur, Wim Vandeven. Celui qui, après quelques mois, finira par devenir son compagnon, souhaite qu’elle s’investisse à fond, ce qu’elle consent à faire. Mais si elle veut de l’heptathlon, l’heptathlon ne veut pas d’elle. Une fragilité récurrente à l’épaule la gêne pour lancer le javelot. En 2003, aux Mondiaux de Paris, c’est en pleurs qu’elle abandonne au milieu de la première journée de compétition.

Sans être un plan B, la hauteur apparaît comme l’épreuve salvatrice. Des sept de sa discipline de prédilection, c’est celle où elle est la meilleure. Tia a un « pied ». Tia est rapide. Tia est techniquement au point. Et, surtout, Tia est grande avec son 1,82 m. « Je contredis la règle qui veut qui ceux qui sont nés prématurément sont plus chétifs que les autres ! », s’esclaffe celle qui a vu le jour un mois avant terme.

C’est en 2005, aux Mondiaux d’Helsinki, qu’elle devient une vraie sauteuse en hauteur. « Malgré une préparation réduite après une opération en début d’année, j’ai terminé 6e. J’ai compris que j’avais fait le bon choix, que mon corps s’était adapté à ma nouvelle discipline. »

Un corps qu’elle doit pourtant sans cesse surveiller en se pesant tous les jours. Car chaque gramme qui s’ajoute doit franchir la barre. Avec ses 63 kilos et ses 12 % de masse graisseuse, Hellebaut est pourtant loin de frôler l’anorexie comme certaines de ses rivales. « Mais je ne me permets rien, et c’est très dur pour moi, qui adore manger… »

Sa voracité, du coup, c’est sur les sautoirs qu’elle l’exerce. Quand 2006 arrive, Tia est soudainement inarrêtable. Elle s’empare d’abord, à Götzis, du record de Belgique de l’heptathlon, un vieux fantasme, en franchissant, au passage, 1,97 m en hauteur, ce que personne n’a jamais fait. Puis, se met à briller en Golden League, en montant sur le podium à chacune de ses étapes. Pour celle qui avait, avant cette année sainte, un record personnel à 1,95 m, la progression est fulgurante. A six reprises, elle bat ou égale le record national et grimpe donc à l’altitude 2,03 m à l’Euro.

A ceux qui se posent des questions sur cette ascension subite, elle évoque le travail, rien que le travail. Sa place au sommet en fait l’une des athlètes les plus contrôlées, elle qui doit fournir, semaine après semaine, son emploi du temps précis pour pouvoir être contactée à tout moment pour un prélèvement d’urine ou de sang. « Je n’ai rien à cacher, affirme-t-elle. Si tel est le prix à payer pour coincer les tricheurs, qu’il en soit ainsi. Je gagne bien ma vie grâce à l’athlétisme et on ne peut pas tout vouloir sans rien rendre en retour. Même si je me passerais bien de donner mon sang, moi qui ai la phobie des aiguilles. »

On pense avoir tout vu ? En mars 2007, aux championnats d’Europe en salle de Birmingham, elle écœure un peu plus la concurrence. Seule en piste à 1,99 m, elle franchit coup sur coup 2,01 m, 2,03 m et 2,05 m, chaque fois à son premier essai !

On la croit devenue invincible mais sa cheville commence à lui jouer des tours dès le début de la saison en plein air. Au cours de laquelle elle ne parviendra jamais à dépasser 1,98 m. La Croate Blanka Vlasic s’engouffre dans la brèche. Et s’empare du sceptre que Tia avait bien en main jusque-là.

Du coup, c’est elle qui, à Pékin, sera la candidate nº 1 pour l’or olympique. Hellebaut, elle, se contentera d’un rôle d’outsider. Comme à Göteborg.

Pour suivre : Jérôme Truyens (hockey).

CARTE D’IDENTITÉ

Nom. Tia HELLEBAUT.

Naissance. Anvers, 16 février 1978.

Taille, poids. 1,82 m, 63 kg.

Résidence. Tessenderlo.

Discipline. Athlétisme (saut en hauteur).

Club. Atletica ’84

Entraîneur. Wim Vandeven.

Palmarès. JO : 12e 2004. CM : 6e 2005, 14e 2007. CE : 1re 2006. CM en salle : 6e 2006. CE en salle : 1re 2007.

Records personnels. 2,03 m (plein air) et 2,05 m (salle).

Passé olympique. 2004.

Site internet. www.tiahellebaut.be

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