Philippe Dupuy et Charles Berbérian

COUVREUR,DANIEL

Dimanche 27 janvier 2008

Ils forment un seul et subtil auteur à quatre mains. Ensemble, ils ont dégoupillé la nouvelle BD française.

Pour la première fois de son histoire, le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême a pris conscience que la bande dessinée peut être une œuvre fusionnelle. En 35 ans, le Grand Prix avait déchiré des couples aussi inséparables que Christin et Mézières (Valérian), Schuiten et Peeters (Les Cités obscures) ou Munoz et Sampayo (Alack Sinner). A chaque fois, l’œuvre du seul dessinateur avait été récompensé, le scénariste n’étant pas considéré comme un auteur complet. Dupuy et Berberian ont été couronnés ensemble. Tout dans leurs personnages, leurs récits, leur graphisme illustre combien dans le langage de bédé, l’ellipse, le mot et le trait sont inextricables. L’un ne se lit pas sans l’autre. C’est de l’alchimie du texte, des cases et de la couleur que jaillissent le sens et l’émotion.

Dupuy et Berbérian ont affiné un style faussement naïf où la simplicité de la ligne et l’économie du décor ouvrent l’espace aux petites choses de la vie. L’action passe au second plan des bonheurs et des malheurs quotidiens. La légèreté ouvre la porte aux sentiments. Les personnages y gagnent le droit de l’âme. En vingt-cinq ans de récits tendres à l’atmosphère mélancolique, ils ont changé la palette de l’expression de la bande dessinée.

L’aventure commune débute dans Fluide Glacial, avec les chroniques de Graine de voyous, le temps de se faire la main. Charles campe Red, Basile et Gégé. Philippe les découpe et les esquisse. Charles crayonne et refile à Philippe, qui encre. Ils s’observent, se jaugent. Le regard de l’un donne du recul à l’autre. Ils ne se passent rien. La planche finale dégage une vitalité propre. C’est l’œuvre d’un auteur complet à deux têtes et quatre mains. Un nouveau monstre sacré, dont ils décriront les euphories et les angoisses beaucoup plus tard dans Le journal d’un album, un livre vérité sur le processus créatif.

Entre-temps, ils imaginent une première héroïne, Henriette, dont le physique de jeune ado boulotte ne facilite pas l’éveil à la vie sentimentale. Ses martyres seront publiés en album aux Humanoïdes Associés avec un beau succès d’estime.

La rencontre avec le grand public vient en 1991, avec le personnage de Monsieur Jean, antihéros d’une nouvelle génération de lecteurs qui a du mal à passer à l’âge adulte. Ecrivain célibataire et bohème d’une trentaine d’années, Monsieur Jean hésite à se caser. Il préfère les amies et le ciné au couple installé dans une vie et un boulot formaté. Au fil des albums, il finira par passer le cap. A force de nuits blanches et de cauchemars existentiels, il atteindra la maturité.

En trouvant sa place dans la société de papier de la bande dessinée, le personnage touche au sommet de son art. En 1999, il décroche de prix du Meilleur album à Angoulême pour Vivons heureux sans en avoir l’air. Il poussera bientôt la porte des éditions Dupuis.

Aujourd’hui, après s’être interrogé sur les femmes et la paternité, c’est le monde comme il va qui le préoccupe. En marge de ce travail délicat, Dupuy et Berbérian multiplient les expériences dans l’édition alternative avec des carnets de voyage, Le Chat bleu, Le journal d’un album ou le sombre conte du Petit garçon qui n’existait pas. Ils jouent des formats, des styles, de la couleur, du noir et blanc. Ils acceptent des responsabilités éditoriales pour aider à l’éclosion de jeunes talents et de nouveaux genres de bande dessinée. Aux Humanoïdes Associés, ils créent l’une des premières collections de romans graphiques, Tohu-Bohu.

Curieux de tout, Dupuy et Berbérian sont enfin récompensés de leur ouverture d’esprit. Le souffle rafraîchissant qu’ils apportent à la bande dessinée contemporaine fait école. Ils investissent aussi la presse, comme Libération, souvent, ou Le Soir (la « une » de Le Soir de France, le 2 mai 2007, avant le second tour des présidentielles) Angoulême y ajoute la reconnaissance officielle.

« On était déjà des vieux cons avant », constate joyeusement Charles Berbérian. « On travaille ensemble depuis vingt-cinq ans et on ne sait plus qui fait quoi. Mais si Charles avait eu le prix tout seul, je l’aurais jouée sportif ! », précise Philippe Dupuy.

« Je l’ai vu travailler. Il fait tout ça beaucoup plus facilement que moi et ça m’ennuie. Mais je suis content que son talent que j’admire rejaillisse un peu sur moi », ajoute Charles Berbérian.

Ils se mettent d’accord pour conclure d’une seule voix : « Avec ce Grand Prix en poche, nous voilà désormais parmi les hommes et les femmes de bon goût. Maintenant qu’on y est arrivé, on va essayer de ne pas devenir trop bling-bling… »

à angoulême

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