La naissance d’un nouveau monde
WYNANTS,JEAN-MARIE
Page 46
Lundi 4 février 2008
Exposition « Rome et les Barbares » au Palazzo Grassi de Venise
Jean-Jacques Aillagon a créé un formidable parcours spatio-temporel, racontant la construction de l’Europe.
VENISE
De notre envoyé spécial
Nu, un genou en terre, les bras attachés derrière le dos, une corde autour du cou, l’homme n’en mène pas large. Face au conquérant romain il ne peut qu’accepter sa défaite. C’est en tout cas ce que les Romains voulaient suggérer en réalisant ces sculptures de Barbares vaincus par l’armée de l’Empire. C’est avec ce type de représentations, à la fois superbes et très orientées, que s’ouvre la remarquable exposition Rome et les Barbares au Palazzo Grassi.
Très forte, cette première salle du rez-de-chaussée rassemble des pièces superbes comme le sarcophage de Portonaccio avec ses scènes de bataille, des statues de Barbares capturés et soumis, des ornements pour chevaux, etc. Cette entrée en matière triomphale est d’autant plus forte qu’elle corrobore l’idée que l’on se fait de l’époque. Face à des Barbares incultes, violents, désorganisés, Rome impose petit à petit sa civilisation. Le sous-titre de l’exposition, « La naissance d’un nouveau monde », semble aller dans le même sens. On ne tardera pourtant pas à comprendre que les choses sont nettement moins simples.
Courant sur dix siècles, l’exposition vénitienne ne se contente pas de célébrer le génie romain. Elle entend au contraire démontrer que les Barbares étaient loin de ressembler à l’image que l’histoire nous a laissée. L’exposition, mise en place par Jean-Jacques Aillagon, l’ancien directeur des lieux, montre au contraire que Barbares et Romains avaient bon nombre de choses en commun et que l’intégration était, déjà à cette époque, un véritable enjeu de société.
C’est à un formidable brassage des cultures que Jean-Jacques Aillagon nous convie. De salle en salle, on découvre les changements, les évolutions mais aussi l’intégration des différentes cultures dans un vaste creuset commun. On voyage sur les frontières, lieu de passage, d’échanges, de commerce. On découvre la multiplicité des cultes et la rapide progression du christianisme. On voit les migrations se transformer petit à petit en invasions et les autorités romaines tenter de trouver des arrangements avec les uns et les autres. Les Huns, les Ostrogoths, les Wisigoths, les Francs, les Vandales, tous sont de la partie et apportent avec eux des cultures bien plus évoluées que ce que l’on prétendait. Petit à petit, une nouvelle entité prend forme : l’Europe.
2.000 objets de 23 pays
Ce voyage dans l’espace et dans le temps, l’exposition vénitienne nous y convie à travers sculptures, armes, bijoux, objets usuels, représentations diverses. Un formidable parcours de plus de 2.000 objets venus de 23 pays, comprenant notamment 40 trésors complets exposés. Des objets à la fois riches historiquement et souvent superbes esthétiquement.
Pour se lancer dans ce périple passionnant, un petit guide de la visite est vendu à l’entrée mais c’est dans l’énorme catalogue de près de 700 pages (avec multiples cartes, tableaux, reproductions et textes passionnants) que l’on découvrira toutes les facettes de cette grande aventure humaine qui a façonné la civilisation occidentale dans laquelle nous vivons aujourd’hui.
« Rome et les Barbares » se tient jusqu’au 20 juillet, tous les jours de 9 à 19 heures, Palazzo Grassi, campo San Samuele 3231, Venise. Infos : www.palazzograssi.it, 00-39-041.523.16.80. Catalogue coédité par Palazzo Grassi et Skira, 700 p., 48 euros (80 en librairie, version reliée).
« Les musées belges ont été très généreux… »
ENTRETIEN
Commissaire général de l’exposition Rome et les barbares, Jean-Jacques Aillagon a notamment été président du Centre Georges Pompidou, ministre de la Culture sous Jacques Chirac, président-directeur général de TV5 Monde puis directeur du Palazzo Grassi à la demande de François Pinault. Il quittait cette fonction en juin 2007 pour devenir président du musée et du domaine de Versailles. Depuis son arrivée au Palazzo Grassi, il préparait cette exposition historique renouant avec la tradition de ce lieu désormais voué à l’art contemporain.
Pour vous, la chute de l’empire romain, envahi par les Barbares, n’est pas la fin de quelque chose mais plutôt le début de l’idée européenne ?
On n’a pas mesuré à quel point une grande part de notre histoire tient de l’avènement de ces peuples dans l’espace européen. Les territoires barbares, en s’agrégeant aux territoires romains, ont constitué l’espace européen. L’Empire romain d’Occident disparaît en 476 mais en fait, cet empire continue à Constantinople. Quand Childeric devient Roi des Francs à Tournai, il s’estime représentant de l’empereur de Constantinople. C’est aussi le cas de nombreux autres rois barbares qui se voient comme des représentants de l’empereur ou comme des continuateurs de l’Empire romain. Cela durera jusqu’au moment où Charlemagne restaurera l’Empire occidental.
Il est très intéressant de voir comment l’Europe se construit à travers ce tricotage. Si Rome avait pu, elle aurait conquis le monde. Mais elle a été stoppée à Teutoburg et elle a dû apprendre à composer avec ses voisins. D’où l’apparition d’une frontière qui sépare mais qui est aussi le lieu du commerce et des échanges. Cette coexistence est d’abord pacifique puis devient conflictuelle quand ces peuples défoncent les frontières. Dans les premiers temps, l’Empereur va leur donner des territoires. Ce seront les fédérés. Puis, ces royaumes vont s’autonomiser. Et tout cela va construire le monde que nous connaissons.
Préparez-vous déjà d’autres expositions de ce type ?
Il y a des expositions de civilisation que j’aimerais faire. Celle du millénaire suivant par exemple. Peut-être pour Europalia à Bruxelles, pourquoi pas ? Le premier millénaire est celui où les populations convergent vers l’Europe. le second est celui où l’Europe part à la conquête de l’Amérique, de l’Afrique, de l’Océanie… C’est le millénaire des croisades, de Marco Polo, des colonies… C’est l’Europe qui s’étend dans le monde. C’est tout aussi passionnant.
Si on vous proposait d’emporter un seul objet de toute l’exposition, lequel choisiriez-vous ?
Je serais très embarrassé. Je crois que ce serait quand même le coffret de Theodoric mais après avoir beaucoup hésité. Heureusement, la question ne se pose pas.
D’où viennent les pièces rassemblées dans l’exposition ?
De toute l’Europe. Et je dois dire que les musées belges ont été très généreux. Nous avons des pièces qui viennent de Liège, de Virton, de Namur, de Tournai, de Mariemont… La Belgique est bien présente dans cette exposition.
Dans la liste des institutions prêteuses, on voit apparaître de nombreux noms quasiment inconnus et situés dans des villes peu fréquentées par le tourisme culturel, comme Cluj.
De nombreuses pièces viennent effectivement de petits musées de province. Et ce sont souvent des pièces majeures. Autant au 19e, les découvertes importantes étaient automatiquement transférées dans les grands musées nationaux, autant au 20e, on a changé de politique et conservé beaucoup plus de choses dans les musées locaux, là où elles avaient été découvertes. Un des aspects exceptionnels de cette exposition, ce sont ces pièces venues de petits musées ou de pays où les gens vont très peu. Bon nombre d’entre elles n’étaient jamais sorties de leurs frontières. Le coffret de Théodoric n’était jamais sorti de l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune en Suisse.
Comment avez-vous procédé pratiquement ?
Nous avons beaucoup voyagé à travers l’Europe avec mes deux collaboratrices. Nous avons visité des endroits où nous n’avons pas trouvé grand-chose d’intéressant pour notre sujet et puis d’autres où nous avons eu de vraies surprises. A Namur par exemple. Nous étions pour quelques jours en Belgique et nous avons entendu parler d’une petite exposition concernant la tombe de la dame de Grez-Doiceau. Nous avons décidé d’aller voir. Il faisait un temps de chien et le musée se trouvait sur les hauteurs, dans la forêt. Je me suis trompé de chemin et nous sommes arrivés trempés. Et là, nous avons découvert cette petite exposition sur le trésor trouvé dans la tombe de la dame de Grez-Doiceau. Une merveille. On a aussitôt demandé à pouvoir présenter ces objets au Palazzo Grassi, ce qui a ravi l’équipe qui les avait découverts. Mais au départ, nous n’étions absolument pas venus pour ça.
Vous avez privilégié l’historique ou l’artistique ?
J’ai voulu les deux. On peut faire une exposition purement archéologique sur ce thème mais ici, je voulais aussi que ce soit de qualité sur un plan esthétique. La force de l’exposition tient dans le très grand nombre d’objets présentés mais aussi et surtout dans leur extrême qualité, depuis le sarcophage de Portonaccio en début de parcours jusqu’à, vers la fin, le reliquaire de l’abbaye de Conques ou l’évangéliaire de Notger venu de Liège.
Un sacré barbazar !
On peut proposer une exposition savante et éminemment sérieuse sans oublier d’avoir le sens de l’humour. La preuve par la cafétéria du Palazzo Grazzi, rebaptisée pour l’occasion Bar barbare. Au mur, divers objets sont accompagnés de définitions savantes comme dans l’exposition. On y découvre le nounours de Chilperic, la barbarboteuse, la Barbarbie, le style barbaroque ou encore le « sac de Rome », sacoche de luxe barrée du mot Roma.
C’est sur l’invitation de Jean-Jacques Aillagon que l’écrivain Dominique Muller a concocté ce joyeux délire avec l’aide du scénographe Riccardo Buzzanca pour la vraie-fausse exposition accompagnant les textes rassemblés dans un petit ouvrage : Le bar barbare, esquisse d’un barbazar. Extraits du glossaire.
Barbarbecue, n. m. Plaque de fer destinée à cuire la barbaque, à l’aide d’une pique.
Barbarelief, n. m. Légère saillie sur le ventre d’un barbare mâle habillé. Signe d’embonpoint (arch.), puis marque de puissance sexuelle.
Barbarman, Barbarmaid, n.m. et f. Désigne l’homme et la femme du peuple, à l’exception du chef (le Barbartabac) et de son épouse (la Barbara), en toutes circonstances de la vie civile à l’exclusion des combats. Ex.: La Barbara, lassée du Barbartabac qui rassemblait trop de barbarmaids, demanda au barbarman s’il pouvait lui montrer son célèbre barbarelief.
Barbaryton, n. m. Chanteur doté d’une voix particulièrement puissante et virile, dont la fonction était d’effrayer l’ennemi sur les champs de bataille.
Jobarbard, adj. m. Niais. Se dit d’un jeune homme à qui on peut faire avaler n’importe quel bobarbard. Formé sur la légende du prince Job, frère aîné du prince Bob, connu pour sa bêtise, qui, croyant que tous les chemins menaient bel et bien à Rome, fut retrouvé congelé près du cercle polaire par des cousins Celtes. Voir aussi bobarbard.
Le bar barbare, Dominique Muller, éditions Palazzo grassi / Lineadacqua, 50 pages, 9 euros.