Paul Thomas Anderson au sommet

CROUSSE,NICOLAS

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Samedi 9 février 2008

Cinéma Au Festival de Berlin

Avec « There will be blood », il livre le portrait, impitoyable et grandiose, d’un businessman misanthrope.

Berlin

De notre envoyé spécial

A quoi reconnaît-on un chef-d’œuvre ? C’est à la fois une question de style, de fond, de forme, d’univers, de personnalité. Un cocktail improbable, magique, rarissime. Un cocktail, pourtant, au rendez-vous du terrifiant There will be blood, qui inaugurait la compétition de la 58e Berlinale. Signé Paul Thomas Anderson, auteur dont on sait depuis Boogie nights, Magnolia ou Punchdrunk love combien il est bourré de talent.

Ses films précédents étaient gonflés, virtuoses, bluffants, audacieux, lyriques. On savait qu’on tenait là un artiste singulier et extrêmement stylisé. Mais Anderson a encore grandi. Sa maîtrise du cinéma est étourdissante. Et voilà qu’à ses nombreuses qualités formelles, il ajoute maintenant une impressionnante maturité intellectuelle. Le film raconte la vie, l’ambition et les désillusions d’un ouvrier, aventurier et autodidacte, chercheur de pépites et bientôt promu magnat du pétrole.

Après une longue ouverture pleine de silences et de tensions, le film s’ouvre sur la vie – ascension, grandeur, décadence – d’un homme autant dévoré d’ambitions que de démons intérieurs. Nous sommes au tout début du vingtième siècle, et l’exploration vers le grand Ouest consiste d’abord en une chasse au trésor miraculeuse. La quête de l’or noir attise les rêves les plus fous. Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis) est un de ces hommes obstinés, sinon obsessionnels, qui ne semblent préoccupés que de forer la terre mère, pour y extraire du pétrole, quitte à se détruire la santé. Anderson filme admirablement l’activité masculine et indirectement très sexuelle de ces violeurs de terre. « There will be blood : il va y avoir du sang », annonce le titre du film, qui fonctionne comme une parabole biblique… à moins qu’elle ne soit nihiliste. Le pétrole, c’est le sang de la terre. Une terre (celle du Texas) qui saigne, donc. Une terre où s’épousent et parfois s’affrontent hommes de foi (le prédicateur charismatique Eli Sunday, incarné par Paul Dano) et travailleurs du pétrole. On l’a compris : fous de Dieu ou fous de puissance, ces Américains d’un autre temps, inspirés par le roman d’Upton Sinclair, sont bien les contemporains de l’Amérique, simultanément matérialiste et ultrareligieuse, que nous connaissons aujourd’hui.

Le film ne se laisse heureusement à aucun moment enfermer dans une lecture politique (le Texas de Bush, par exemple). C’est avant tout le portrait d’un homme blessé et enragé, dans un monde qui semble déserté par les femmes. Le portrait d’un misanthrope, qui tout d’abord se cache. Puis se révèle. Se lâche. Et se fâche avec ses derniers proches : un demi-frère ambigu. Son fils, qu’il couve pourtant comme un papa gaga. Et enfin l’ami-ennemi prédicateur, avec qui il entretient une relation sadomasochiste. Ces deux-là semblent différents en tout. Ils se ressemblent pourtant étrangement. Derrière les promesses de salut et de prospérité, que de violences communes chez le gourou religieux et le businessman ! Le bras de fer entre le mystique et le cynique a beaucoup inspiré la littérature russe, à commencer par celle de Dostoïevski. Anderson en propose en quelque sorte la version occidentale, celle du Wild Wild West.

Lyrique et ample, tendu et sec comme un vieux whisky qui vous brûlerait l’estomac, emmené de bout en bout par une bande-son vertigineuse, où l’on reconnaît la patte d’Arvo Part (Fratres) et la musique originale, sombre et obsédante de Jonny Greenwood, guitariste de Radiohead, There will be blood s’achève sur un coup de théâtre qui cloue littéralement le spectateur sur sa chaise. On n’en dira pas plus. Bonne nouvelle : le film, porté par un grondant Daniel Day-Lewis qui fout la chair de poule, sera sur les écrans dans dix jours à peine. À ne rater sous aucun prétexte.

P.40 Le Festival

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