« Je ne revoterais pas Sarkozy ! »

MESKENS,JOELLE

Mardi 12 février 2008

France L’affaire de Neuilly sème le trouble au cœur même du fief présidentiel

La cacophonie continue à Neuilly. L’UMP échoue à rassembler la droite. Balade au pays des déçus du sarkozysme.

REPORTAGE

NEUILLY-SUR-SEINE

De notre envoyée spéciale

Les colleurs d’affiches, il y a quelques jours encore, n’auraient pas pu deviner le ridicule de la situation. Dans les grandes avenues arborées de la paisible cité résidentielle, de grands placards vantent la sortie du dernier film de Léa Fazer : « Notre univers impitoyable ». Dans cette ville de 60.000 habitants, plus personne n’ignore qu’avec un tel titre, le scénario aurait pu être tourné ici.

A quelques pas de la mairie, sur les vitres de la permanence UMP, on voit encore ce mardi après-midi les affiches d’Arnaud Teullé. « C’est à n’y rien comprendre », s’exclame une sympathisante du parti. Et pour cause : le matin même, le secrétaire général de l’UMP Patrick Devedjian a cru siffler la fin de la partie en annonçant le ralliement du parti à la liste du candidat divers droite Jean-Christophe Fromantin. Celui-là même qui, ce week-end, était l’ennemi numéro un, l’homme qui faisait trembler l’Elysée parce qu’il devançait David Martinon, le porte-parole de Nicolas Sarkozy… Mais au moment même où l’on croyait sortir de la crise, nouveau coup de théâtre. Arnaud Teullé qui, avec Jean Sarkozy, avait exécuté Martinon ce week-end, conduira une liste dissidente tandis que le fils cadet du président jette l’éponge. A quand la sortie d’un indispensable manuel pédagogique « Les municipales de Neuilly pour les Nuls » ?

Ici, pourtant, personne ne rit. Nadia, la cinquantaine, consultante en recrutement, commande un café en brasserie. « Avec de l’eau Sarko ! » « Une habitude », dit-elle en désignant la carafe. « Nicolas Sarkozy a géré la ville pendant dix-sept ans et son empreinte est encore très forte. On s’en souvient chaque fois qu’on voit sa mère promener son chien. » Aujourd’hui, c’en est fini du sarkozysme triomphant. « A la présidentielle, j’ai voté pour lui », dit Nadia. « Mais je ne se suis pas sûre que je le referais… » Neuilly, le coup de trop. « Une ville n’appartient qu’à ses électeurs. » Les discours « stériles ». « La politique de civilisation, ça ne concerne pas le quotidien des Français. » Le style. « Les paillettes, ça ne m’a qu’à moitié surprise, mais les people au Fouquet’s, le soir de l’élection, j’ai pas trouvé ça terrible. » Les réformes, menées tambour battant. « Au lieu de lancer des chantiers tous azimuts, il aurait mieux fait de se concentrer sur certaines réformes, comme la modernisation de l’Etat et les retraites. Ce pays reste sclérosé par les syndicats. »

Brigitte, une retraitée coquette, s’occupe de ses petits-enfants. Elle se désole, elle aussi. « C’est un vaudeville grotesque. » Elle avait voté Sarkozy à la présidentielle, elle aussi. Et partage aujourd’hui la même amertume. « Je pensais que c’était le meilleur. Il avait de l’énergie, il voulait faire des réformes. Mais j’en suis revenue. On ne désigne pas son successeur comme on pousse sur un bouton, même quand on a le feu nucléaire. » Véronique, responsable du bureau d’une compagnie aérienne, s’interroge. « Cette façon dont le fils de Sarko a débarqué Martinon, ça m’interpelle. » Déçue du président ? « Sa vie privée, je sais que ça choque pas mal de conservateurs à Neuilly. Mais moi, ce qui me gêne, c’est qu’il recule sur ses réformes. Il a déjà cédé aux taxis, il supprime moins de postes de fonctionnaires que promis. Il ne tient pas parole. »

S’il en est une que la tragi-comédie de Neuilly n’a pas surprise, c’est bien Lucienne Buton. Tête d’une liste d’union de la gauche, elle est l’un des trois seuls conseillers d’opposition de la ville. « Ce qui se passe ici sonne déjà comme une fin de règne après seulement neuf mois de pouvoir », dit-elle. « Ce carnaval est en train de retomber sur Sarkozy. La France entière est aux abois. » La socialiste sait qu’elle n’a pas l’ombre d’une chance de remporter la municipalité. Un coup d’œil à la vitrine d’une papeterie où l’on solde des stylos à 480 euros au lieu de 900 achève de l’en convaincre. Neuilly est l’une des villes les plus riches de France. Si la socialiste réalise un score à deux chiffres, ce sera déjà une performance. Mais elle parle de sa candidature comme d’un enjeu de démocratie. « Nous nous battons pour que l’opposition ait des droits, pour que l’on parle de vrais sujets de fond, comme le logement social. » Son directeur de campagne, Jean-Pierre Petit, dit qu’il a pourtant été sensible à l’ouverture, au moins dans sa vie… privée. Il milite pour la gauche, et sa compagne pour la droite. « Mais avec ce qui se passe, elle est atterrée », dit-il.

Les socialistes ne sont pas seuls à croire que l’affaire de Neuilly marquera un tournant dans le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Au kiosque, une vieille dame au loden bleu et au chignon tiré fait un esclandre. « Ce qui se passe ici est un scandale ! Et dire qu’il y a 53 % des gens qui ont voté pour ce type à la présidentielle ! Les Français vont s’apercevoir de leur erreur et revenir dans le droit chemin », crie-t-elle. « On va refaire parler de nous. » On ? Elle est inscrite sur la liste municipale du Front national.

Sarkozy appelle la droite

« au plus grand calme »

En Guyane, le président français a commenté la situation dans sa ville de Neuilly : « J’appelle chacun au plus grand sang-froid et au plus grand calme. Je ne crois pas que la fébrilité amène quoi que ce soit à la résolution des problèmes. » (afp)

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