Avec nos amis francophones, si possible ; sans eux, s’il le faut
n.c.
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Samedi 23 février 2008
Carte blanche
Lors de la création de l’État belge en 1830, la bourgeoisie francophone a eu toute latitude pour sécuriser ses priorités, en installant un régime fondé essentiellement sur l’inégalité sociale et la discrimination de la langue et du peuple flamand. Cette inégalité socio-économique s’est fortement estompée au fil du temps grâce à la lutte du mouvement ouvrier. Les Flamands ont toutefois dû se battre, via un écheveau de compromis obscurs, pour avoir droit à leur propre culture et leur propre langue. Le résultat est une structure étatique compliquée, un labyrinthe institutionnel avec sept parlements et six gouvernements. Notre problème d’image à l’étranger n’est pas uniquement dû aux dernières négociations pour la formation d’un gouvernement mais aussi par le chaos qui caractérise 177 ans de construction belge. Le résultat du 10 juin en Flandre s’explique en partie par le mécontentement lié à ce développement historique et semble s’être transformé en une option irréversible pour l’avenir.
Qu’une partie des milieux culturels et intellectuels manquent de courage pour faire cette analyse est incompréhensible. Qu’elle s’accroche à un statu quo belge avec les vieilles élites belges est inacceptable. Cette « Flandre progressiste » autoproclamée pourrait nous faire rater le train de l’histoire. Notre point de départ n’est pas un romantisme suranné, mais bien une philosophie éclairée, le traitement égalitaire démocratique, une vision moderne décentralisée, la réduction d’échelle et l’autonomie régionale qui est de vigueur partout en Europe, de l’Écosse au Kosovo et de la Catalogne à l’Estonie.
Le principe de territorialité est au centre de tout. Les frontières définitives de la Flandre, de la Wallonie et de la Belgique germanophone, en tant qu’entités linguistiques et culturelles au sein de l’État fédéral belge, ont été établies en 1962-63. Et ceci après que l’unicité des régions, entre autres suite à de fortes pressions wallonnes, eut été acceptée. Dans cette optique, la frontière linguistique a force de frontière d’État. Une telle délimitation spatiale implique des règles spécifiques nécessaires pour un tissu social sain. À l’échelle mondiale, il est universellement accepté qu’un immigré, après une période d’adaptation, s’approprie la langue de son pays d’adoption. Cela ne porte pas préjudice aux droits de l’Homme en matière de religion, de spécificité culturelle ou d’emploi des langues dans la sphère privée. Des immigrés allochtones peu formés fournissent de tels efforts avec succès alors que des nombreux immigrants francophones bien formés ne semblent pas vouloir le faire pour des raisons de principe, poussés en cela par leurs politiciens. Certains prétendent même qu’il leur suffit d’être majoritaires dans une commune frontalière pour déplacer ces frontières. Ce faisant, ils enterrent le principe de la solidarité politique entre régions et donc aussi de la structure fédérale en elle-même. On peut imaginer comment les Français réagiraient si une majorité
allemande d’une commune frontalière française voulait changer les frontières entre les deux pays.
C’est pourquoi les signataires de ce manifeste trouvent que chaque discussion sur la solidarité socio-économique devient impossible si l’on ne respecte pas la solidarité politique, c’est-à-dire le respect mutuel pour l’espace et les frontières. Un changement des mentalités est nécessaire chez les hommes politiques francophones : nous ne devons pas racheter ce respect. La scission de l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde est l’application de ce principe de territorialité garanti par la Constitution. À côté de cela, le bilinguisme réel de Bruxelles en tant que région-capitale, est la dernière chance pour que la Belgique survive comme État confédéral.
Si un consensus sur ces conditions de base ne parvient pas à être atteint, toute discussion sur une réforme de l’État sera inutile. Nous serons alors contraints d’entamer les démarches nécessaires pour que les régions deviennent membres de l’Union européenne en tant qu’États indépendants. Dans le contexte post-belge d’une coopération européenne, une solidarité interrégionale peut jouer un rôle important. Comme région prospère, nous souhaitons garder une solidarité interpersonnelle et interrégionale. Avec notre tête et notre cœur. Mais pas avec un malaise permanent sur l’impérialisme culturel, un parasitage malsain et un agenda caché des partis politiques.
Sans de tels accords clairs, cette Belgique n’est pas viable. Celui qui rejette toute réforme par cette voie démocratique plaide en fait pour la dissolution de cet État. Dans le prolongement de cette pensée moderniste, nous réclamons des structures politiques transparentes, une responsabilisation des directions régionales, l’application de droits fondamentaux démocratiques ainsi que l’intégrité territoriale. Avec nos amis francophones si possible, sans eux s’il le faut.
Davantage d’autonomie est bon pour tous. Heureusement, le sentiment que la Belgique francophone hypothèque ses chances de se développer en étant prise en otage par des politiciens favorables au statu quo, grandit des deux côtés de la frontière linguistique. Les vieux démons doivent être remplacés par de nouveaux liens de coopération basés sur un équilibre entre solidarité et responsabilité. La Wallonie comme nation partenaire nous semble être une perspective plus attrayante qu’un État qui se traîne de crise en crise.
