Misha Defonseca plaide sa bonne foi

METDEPENNINGEN,MARC

Jeudi 28 février 2008

Exclusif La mise en cause du caractère « autobiographique » du livre (et du film de Vera Belmont qui en est inspiré) de l’auteure belge Misha Defonseca « Survivre avec les loups » continue à faire des vagues au sein de la communauté juive et parmi les historiens de la Shoah. Par l’intermédiaire de son avocat Marc Uyttendaele, elle répond à ses détracteurs.

Dans ce livre, Misha Defonseca, affirme qu’elle a parcouru à partir de 1941 3.000 km à la recherche de ses parents, des Juifs arrêtés lors d’une rafle à Bruxelles. Elle aurait bénéficié du compagnonnage d’une meute de loups qui lui auraient sauvé la vie.

D’aucuns qualifient de « supercherie » cette histoire présentée comme vraie par Misha Defonseca.

Ses détracteurs soulignent ainsi :

– Misha Defonseca n’est pas juive mais est issue d’une famille catholique de Schaerbeek, les De Wael.

– Selon son certificat de naissance, elle a vu le jour en 1937 à Etterbeek sous le nom de Monique De Wael et n’aurait donc eu que 4 ans en entamant son périple.

– Pendant son périple, elle était enregistrée comme élève à l’école de la rue Gallait, à Schaerbeek.

– Ses parents ont été arrêtés en septembre 1941 en tant que « résistants » ou « opposants politiques » et ont été déportés vers la forteresse de Sonnenburg où ils sont morts, en 1944 et 1945, ainsi que nous le révélions dans nos éditions du samedi 23 février.

– Après l’arrestation de ses parents, elle a été confiée à son oncle Ernest De Wael, qui habitait Anderlecht.

– Les arrestations de Juifs ont débuté en 1942, pas en 1941.

Les spécialistes des loups mettent également en doute la réalité de son voisinage avec une meute de loups. Ils considèrent par exemple comme invraisemblable que la louve ait confié ses louveteaux à la petite Misha.

En réponse aux questions que nous lui avions fait parvenir aux Etats-Unis vendredi dernier, Misha Defonseca a communiqué à son avocat belge Marc Uyttendaele des éléments de réponse. Me Uyttendaele apporte par ailleurs son éclairage aux propos de sa cliente.

Voici son argumentaire. Pour la facilité de lecture, nous avons pris la liberté d’entrecouper ce texte d’intertitres qui ne font donc pas partie du texte original qui nous est parvenu.

« Madame DEFONSECA, auteur de l’ouvrage Survivre avec les loups fait l’objet d’attaques diverses. D’aucuns mettent en cause la sincérité de son récit. Certains vont jusqu’à affirmer que ce genre d’affabulation ne sert qu’une seule cause, celle des négationnistes.

« Profondément blessée »

« Madame DEFONSECA, profondément blessée par cette polémique a confié à Maître Marc Uyttendaele, le soin de défendre ses intérêts et d’exprimer la position qui est la sienne.Une première observation doit être faite. Elle concerne les conditions dans lesquelles Misha DEFONSECA a été amenée à rendre public son témoignage et le contexte de la présente polémique. Pendant de très nombreuses années, elle a tu son histoire. Elle l’a dévoilée, dans les années nonante, dans un cadre privé, et plus particulièrement à l’occasion d’une causerie dans la synagogue qu’elle fréquentait aux Etats-Unis. C’est dans ce contexte qu’une éditrice américaine, Madame Jane Daniel, convaincue tout à la fois de la réalité de son récit et de son intérêt éditorial, a fait son siège, pendant plus de deux ans, pour qu’elle accepte de le publier. Longtemps réticente, Madame DEFONSECA a fini par céder.

« 22 millions de dollars jamais payés »

« L’ouvrage a été rédigé en collaboration avec Vera LEE et publié aux Etats-Unis. Jane DANIEL n’a assumé aucune des obligations contractuelles qu’elle avait souscrites à l’égard de Misha DEFONSECA. Il s’en est suivi un procès. L’éditrice a été condamnée une première fois en 2001, décision confirmée en appel le 17 mai 2005, et à la suite de laquelle elle a été condamnée à payer à Madame DEFONSECA une somme de 22 millions de dollars, somme qu’elle n’a d’ailleurs jamais acquittée.

« Le coauteur du livre, Vera LEE, a également engagé avec succès des procédures à l’encontre de Jane DANIEL. Dans un esprit de vengeance, l’éditrice américaine a créé, en août 2007, un blog qui n’a d’autre finalité que de jeter le discrédit sur Madame DEFONSECA. Il apparaît que nombre des révélations faites par les détracteurs de celle-ci sont puisées, sans esprit critique aucun, sur ce site. Par ailleurs, Jane DANIEL reproduit, en temps réel, tous les articles hostiles à Misha DEFONSECA et qui sont inspirées par les « informations » figurant sur son blog.

« De plus, alors que cette éditrice a été condamnée à restituer à Misha DEFONSECA tous les documents personnels que celle-ci lui avait confiés, elle n’hésite pas à les diffuser de manière tendancieuse, sinon malhonnête, sur son blog.

« Une bonne foi totale »

« Sur le fond, après s’en être longuement entretenu avec sa cliente, Marc Uyttendaele est convaincu que sa bonne foi est totale et que s’il existe sans doute des invraisemblances dans son récit, il n’en demeure pas moins qu’elle n’a rien fait d’autre que d’exprimer sa vérité, ses souvenirs tels qu’ils l’habitent depuis des décennies. Il est possible que sa mémoire ait pu avoir certaines failles et faire l’objet de reconstructions. Il s’agit là d’ailleurs d’un phénomène fréquent affectant des sujets ayant subi de graves traumatismes. Il est cependant une certitude. Ses parents ont été déportés au début de la guerre et n’en sont jamais revenus. Elle a en a conçu une souffrance irréparable. Tout au long de sa vie, elle a ressenti de manière intense son appartenance à la communauté juive et est convaincue que se trouve là l’explication du fait que ses parents lui ont été arrachés.

« Ses parents étaient juifs »

« Il convient également de relever qu’un certain nombre de questions qui sont aujourd’hui au cœur de la polémique ne présentent, en réalité, aucun intérêt. Il s’agit notamment de la date de l’arrestation de ses parents. En effet, s’il n’est pas contestable que les rafles massives de juifs n’ont commencé qu’en 1942, des arrestations avaient déjà eu lieu auparavant et il est possible que ses parents aient été arrêtés, non pas en raison de leur appartenance à la communauté juive, mais en leur qualité de résistants. Ceci est d’autant plus plausible que Madame DEFONSECA se souvient que ses parents refusaient de porter l’étoile jaune et d’assumer publiquement leur appartenance à la communauté juive. Il est hors de doute, cependant, qu’ils étaient bien juifs. On en veut pour preuve que Madame DEFONSECA comprend le yiddish alors qu’elle ne l’a jamais appris dans sa vie d’adulte et qu’aux dires de ses détracteurs, elle aurait été élevée dans un milieu catholique.

« Falsification d’identité »

« Plus de soixante ans après les faits, il est vain de gloser sur l’identité officielle de Madame DEFONSECA. Combien d’enfants juifs n’ont-ils pas bénéficié, avec parfois la complicité de fonctionnaires publics, d’une identité d’emprunt pour échapper à des persécutions ? Ceci est d’autant plus plausible en l’espèce qu’elle a gardé le souvenir précis du fait que ses parents n’étaient pas d’origine belge, que sa mère avait un accent russe et que son père parlait français, allemand et yiddish. Il est donc infiniment probable qu’ayant connu des persécutions ailleurs en Europe, ils étaient arrivés en Belgique et souhaitaient, coûte que coûte, éventuellement au prix d’une falsification d’identité, dissimuler leurs origines.

« Qui peut affirmer qu’elle n’est pas juive ? »

« Compte tenu de l’ensemble de ces éléments, il ne peut être admis que Madame DEFONSECA soit stigmatisée aujourd’hui pour une fausse appartenance à la communauté juive. Dès lors qu’elle-même est incapable d’identifier quelles sont ses origines exactes, il y a lieu de relever que l’authenticité de son sentiment d’appartenance est tel qu’elle l’a constamment assumé, et ce tout au long de sa vie.

« Elle a d’ailleurs fait sa bat mitzvah le 30 juin 1989 et fréquente assidûment depuis de très nombreuses années une synagogue. Qui, dans ce contexte, a le droit d’affirmer qu’elle ne serait pas juive ? Quelle personne disposerait de l’autorité permettant de remettre en cause l’identité intime de chacun ?

« Diabolisation indécente »

« Il est donc indécent de diaboliser ou de mettre en cause l’intégrité de Madame DEFONSECA dès lors qu’elle est une victime, qu’elle porte en elle de ce fait depuis toujours une souffrance profonde et que son histoire, même si elle peut apparaître à certains ou sur certains points, invraisemblable n’est rien d’autre qu’un message d’espoir et de rejet de toute forme de violence. Autrement dit peu importe finalement que son récit soit réel ou en partie allégorique, il est à la fois le produit d’une absolue bonne foi, un cri de souffrance et un acte de courage. En cela, il ne mérite que le respect.

« Une pseudo croisade »

« Ceux qui aujourd’hui se prévalent de l’une ou l’autre invraisemblance dans le récit de Madame DEFONSECA pour la discréditer sont soit animés d’un sentiment bas de vengeance, soit essayent de tirer profit d’une pseudo croisade pour s’offrir une publicité indue, soit encore font injure à sa souffrance. En effet, affirmer que le témoignage de Madame DEFONSECA ferait le jeu du négationnisme revient à nier l’évidence de sa souffrance et la réalité intangible du dossier, à savoir qu’une petite fille, élevée dans la culture juive, a perdu à jamais ses parents au début de la guerre et en a subi un traumatisme irrémédiable.

« Mémoire singulière »

« Plus fondamentalement, cette affaire pose le problème de la mémoire. À côté de la mémoire collective ou officielle, chacun a le droit au respect de sa mémoire singulière, produit de son parcours de vie, et cela même si celle-ci peut, à l’occasion, être brouillée par des souffrances indicibles subies dès le plus jeune âge. »

(signé : Marc Uyttendaele)

Deux questions soulevées

Après la réception de ce texte, qui exprime le point de vue de Mme DEFONSECA et que nous nous faisons un devoir de publier, nous avons interrogé Me Uyttendaele sur deux affirmations factuelles de sa cliente.

1. Etoile Jaune :

Nous lui avons ainsi fait valoir que le port de l’étoile jaune ne fut imposée aux Juifs de Belgique qu’en juin 1942, soit après le « départ » de Misha DEFONSECA. Me Uyttendaele nous a répondu que sa cliente évoquait peut être le port de l’étoile jaune dans son pays d’origine, qu’elle ne connaît pas. Le port de l’étoile jaune a été rendu obligatoire en Allemagne par un décret du 19 septembre 1941. L’arrestation à Bruxelles des parents de Misha DEFONSECA a eu lieu le 23 septembre 1941. Seule la Pologne, sous gouvernance nazie, imposa antérieurement le port d’un brassard jaune frappé de l’étoile de David par un décret du 23 novembre 1939, époque à laquelle Misha DEFONSECA se trouvait déjà en Belgique.

2. Bar Mitzvah

Misha DEFONSECA a fait sa Bar Mitzvah en 1989, alors qu’elle était âgée de 52 ans (ou 58 ans, si elle avait 8 ans en 1941). Cette cérémonie, équivalente de la « confirmation » des catholiques, se pratique habituellement aux alentours des 12-13 ans. A la synagogue de Bruxelles, on se déclare « surpris » par une cérémonie aussi tardive qui pourrait, peut-être, marquer une cinversion tardice. Me Uyttendaele, que nous avons intérrogé, considéré que cette Bar Mitzvah tardive se justifie dès lors que Misha DEFONSECA n’avait pu en bénéficier dans sa jeunesse, handicapée par la disparition de ses parents.

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