Jacqueline Harpman écrit ce que savait Julie

NIZET,ADRIENNE

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Vendredi 29 février 2008

L’auteur de « La plage d’Ostende » revisite « Dominique » d’Eugène Fromentin. Et raconte, par la voix de Julie d’Orsel, « Ce que Dominique n’a pas su ».

En 1862, Eugène Fromentin écrivait Dominique. Le roman contait l’amour de Dominique pour Madeleine, la cousine de son ami Olivier. Un amour auquel il renonçait, la jeune d’Orsel étant mariée au comte de Nièvres.

Presqu’un siècle et demi plus tard, Jacqueline Harpman reconsidère l’œuvre. La revisite par le regard de Julie, la sœur cadette de Madeleine. Rôle secondaire dans le texte original, elle devient narratrice et héroïne dans Ce que Dominique n’a pas su.

Dans cette nouvelle version, Julie n’est plus amoureuse de son cousin Olivier, mais de Dominique. Que Madeleine aime en retour sans (se) l’avouer. Dans ce chassé-croisé amoureux, la cadette souffre terriblement. De ne pas être aimée en retour, bien sûr, mais aussi de voir son aimé malheureux. Maladroit. Troublé. Plus généreuse encore, Julie voudrait le voir épanoui avec sa sœur. Mais non, il a été dit que les sœurs d’Orsel resteraient souffrantes...

Julie et Olivier, qui endosse finalement le rôle de premier amant (dans une relation franche et bienveillante), conspirent. Imaginent comment rendre heureux leurs proches. Par des approches différentes. Olivier est réaliste face à son ami. Sait qu’il restera fermé. Julie voudrait qu’il se jette à l’eau. Peut-être pour pouvoir fermer définitivement cette porte dans son esprit torturé...

Tout Ce que Dominique n’a pas su nous est conté par Julie. Fine observatrice, elle perçoit très vite l’attitude trouble de Dominique, les tourments de sa sœur, mais aussi l’attirance qu’éprouve son père pour Madame de Sainterive, veuve et heureuse de l’être.

Femme libérée, elle raconte son époque en s’adressant aux lecteurs d’aujourd’hui : « Comme je n’avais pas notion de ce que vous nommez le refoulement, je me dis qu’elle ne me mentait pas mais se mentait, ce qui revient au même ». Et nous apostrophe sur les coutumes en vigueur alors. L’obligation pour une femme convenable de se marier, l’impossibilité pour le « deuxième sexe » de suivre des études (Julie se fera Jules pour y parvenir).

Jacqueline Harpman donne une vraie profondeur à la jeune femme. Comme elle l’avait fait pour Henri, un autre personnage secondaire à l’origine, sorti de La Plage d’Ostende pour prendre sa véritable dimension dans Du côté d’Ostende.

On écoute Julie d’une traite de la première à la dernière ligne de ce roman. Qui nous donne envie d’entendre l’histoire des autres aussi, celle d’Olivier pour commencer : l’auteur fait des personnages de Fromentin de vrais humains.

« Il me faut des femmes vivantes, même souffrantes »

entretien

Pourquoi avez-vous choisi le personnage de Julie d’Orsel ?

Quand j’ai lu Dominique pour la première fois, entre quinze et vingt ans, j’en ai gardé un souvenir erroné : Julie tombait amoureuse de Dominique, pas d’Olivier. Quand j’ai réalisé mon erreur, ça m’a agacée. Je tenais à mon idée. J’ai arrangé les évènements à mon goût. On pourrait le faire pour chaque personnage secondaire, mais je ne veux pas en faire une habitude. Julie m’intéressait plus qu’Olivier, j’aime les histoires de femmes. J’avais le souvenir de cette fille noiraude. Elle a continué à me plaire.

Vous êtes-vous demandé ce qu’en penserait Fromentin ?

Je pense qu’il aurait solidement désapprouvé. Son récit était autobiographique : il y racontait ses amours pour une voisine, avec qui il ne s’est rien passé. Madeleine est chaste, ce qui arrange Dominique, qui est pleutre.

Cela pourrait arriver aujourd’hui, cette passion retenue ?

On dit davantage les choses aujourd’hui, mais cela pourrait arriver. C’est en rapport avec le fait qu’on se sait aimé ou non. Si on sait qu’on ne l’est pas, on s’abstient d’avouer ses sentiments. Pourquoi Dominique ne le fait pas ? Parce que Madeleine est mariée, selon lui. Pourtant, l’adultère était partout. Fromentin vante des mérites qui ne sont plus tellement en vogue. Sa lâcheté l’empêche de se dévoiler. Quant à la chasteté de Madeleine… Je la trouvais plus intelligente que Dominique. Je voulais que sa fidélité ait un sens : elle ne voulait pas faire un bâtard à son mari. Madeleine, chez Fromentin, est une créature silencieuse. Je lui ai donné un supplément de vie. Il me faut des femmes vivantes. Même souffrantes, tant qu’elles ont une âme.

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