Le sombre passé du père de Misha

METDEPENNINGEN,MARC

Dimanche 2 mars 2008

Evénement

Exclusif « Le Soir » apporte de nouvelles révélations qui démontent définitivement la fausse « autobiographie » racontée par Misha Defonseca dans son livre « Survivre avec les loups » et le film éponyme réalisé par Vera Belmont. Son père, Robert De Wael, a vendu des résistants à la Gestapo.

La réalité est aussi dramatique que la fiction mise en scène par l’auteure belge Misha Defonseca. Le père « juif et déporté » décrit dans son récit pseudo-autobiographique Survivre avec les loups, dont elle avait été contrainte jeudi dernier d’avouer la fausseté après que Le Soir lui eut présenté des preuves irréfutables de ses mensonges, n’était en fait qu’un « traître » et non un résistant mort fusillé au camp de Sonnenburg comme on le croyait jusqu’à présent.

Durant la guerre, Robert De Wael, le père de Misha Defonseca (de son vrai nom Monique De Wael), a dénoncé à la Gestapo ses compagnons de combat du Groupement Grenadiers de la Résistance, une organisation patriotique officiellement fondée le 11 novembre 1940 et qui était active dans la presse clandestine, le sabotage et la collecte d’armes. Son statut post mortem de résistant et de prisonnier politique lui a été refusé par le service des Victimes de guerre, malgré une procédure d’appel intentée par son père Ernest.

La Sûreté de l’État ouvrit une procédure contre lui, en vue de le faire condamner pour collaboration, mais referma le dossier après avoir été informée du décès de Robert De Wael, ce qui entraîna l’extinction des poursuites. Indignité suprême, son nom qui figurait sur la plaque de pierre apposée sur les murs de la maison communale de Schaerbeek en l’honneur des fonctionnaires locaux victimes des nazis, a été effacé au burin, après y avoir été gravé au lendemain de la Libération, à la demande de résistants rescapés des camps dans lesquels la trahison de Robert De Wael les avait envoyés.

Misha Defonseca nous confirmait jeudi avoir été dans sa jeunesse appelée « la fille du traître » : « Parce que mon père était soupçonné d’avoir parlé sous la torture à la prison de Saint-Gilles. » Ce n’est pas à Saint-Gilles que Robert De Wael a retourné sa veste, mais bien à Cologne où la Gestapo, en échange de ses aveux et de la dénonciation de ses camarades de la Résistance, lui permit d’être une ultime fois ramené à Bruxelles où il obtint de rencontrer sa fille Monique (alias Misha) en prison avant de dénoncer ses compagnons auxquels il fut confronté, assistant ainsi les nazis dans le démantèlement du Groupement des Grenadiers.

Au moins une dizaine de résistants furent ainsi victimes des confessions de Robert De Wael dont l’histoire, reconstituée par l’écrivain Jean-Philippe Tondeur (lire par ailleurs), devrait être publiée d’ici à la fin de l’année.

« Le lieutenant de réserve De Wael, confie M. Tondeur, était un homme remarquable jusqu’au moment où il fut arrêté par les Allemands. Pendant la campagne de 40, il était officier de renseignements du 1er régiment de Grenadiers. » Nous avons retrouvé l’un des collègues de Robert De Wael, alors fonctionnaire au cadastre à l’administration communale de Schaerbeek. « Il était plus militaire que le plus gradé des généraux, confie Robert « Bob » Van den Haute, aujourd’hui âgé de 98 ans. Son bureau était voisin du mien. Il tentait de reconstituer le régiment des Grenadiers, comme pour faire un coup d’État. Il contactait tous les anciens officiers et sous-officiers. Mais uniquement des Grenadiers ! C’était un “stoeffer” (vantard) qui ne voulait recruter que des membres de son ex-régiment d’élite. Il en parlait à tout le monde. Ce n’était pas prudent ! »

« Après la guerre, nous apprend soudain le vieil homme, son nom a été buriné de la plaque commémorative aux agents communaux tués par les nazis. » À la maison communale, effectivement, un rang de pierre a été « nettoyé » du nom du « traître ».

Le 23 septembre 1941, des agents de la Sicherheitpolizei (police secrète des SS) investissent l’appartement des De Wael, 58 rue Floris à Schaerbeek. « Les nazis se sont directement dirigés vers un tableau du salon. Derrière celui-ci, ils ont découvert les plans de Robert De Wael, des documents relatifs à son réseau. Ils avaient l’air au courant de l’endroit où les trouver. » Son épouse, Joséphine Donville, est arrêtée alors qu’elle dissimule un fusil sous son manteau de vison. Tous deux sont incarcérés à la prison de Saint-Gilles. « Je leur ai rendu visite avec la mère de Robert, nous raconte Emma De Wael, 88 ans, la cousine de Misha Defonseca. À l’entrée, un Allemand nous a dit que “M. De Wael sera bien traité. Il ne manquera de rien”. » Il avait demandé des livres.

« J’étais abonnée aux éditions Rex qui diffusaient des livres policiers. Je les ai apportés. Joséphine, elle, avait demandé des bigoudis ! Par la suite, nous tentions de les apercevoir lorsqu’ils étaient emmenés pour interrogatoire rue Traversière et rue des Quatre-Bras. Nous ne les avons plus jamais revus. Monique, leur fille (devenue Misha) était chez mon grand-père Ernest. Sa grand-mère lui passait tous ses caprices ! »

Le 30 janvier 1942 (mais ce pourrait être le 14 novembre 1941), Robert De Wael est emmené à Cologne où il est pris en main par la Gestapo qui le convainc de parler et de livrer son réseau. « Robert De Wael était dans une situation difficile, explique Jean-Philippe Tondeur. Il était sous pression. Il savait que sa femme avait été arrêtée et il s’inquiétait pour sa fille Monique, alors âgée de 4 ans. À l’été 42, il a accepté de parler. Il a donné les noms des officiers, des soldats, des étudiants qu’il avait recrutés. Il a reçu pour seule récompense de ses confidences des facilités pour revoir sa fille. » Ramené à Bruxelles, Robert De Wael assiste à l’interrogatoire des camarades qu’il a dénoncés. Il aide les nazis à obtenir leurs propres aveux. Il reçoit la visite de sa fille en prison, prix de sa trahison.

Les étudiants arrêtés étaient pour la plupart issus de l’ULB. Ils portaient la penne et sortaient de baptêmes où certains avaient subi la tonsure de la moustache. Parmi eux figuraient Robert Broncard, mort dans les camps, et Emile Hautekeet, l’un des rescapés qui décéda en 2000. « Je les connaissais, nous dit Emma De Wael. On se retrouvait au café Le Mickey, place Liedts à Schaerbeek. Ce café servait de boîte à lettres. Une serveuse fut d’ailleurs arrêtée. Nous allions aussi ensemble au dancing Le Lux. Les étudiants que Robert avait recrutés faisaient avec lui de la gymnastique, dans une espèce de club. » Jean-Philippe Tondeur nous confirme que Robert De Wael s’occupait de l’entraînement physique de ses jeunes recrues.

Après avoir livré aux Allemands ses compagnons de combat, Robert De Wael est renvoyé à Cologne. Il est ensuite incarcéré à Bochum, Eslandes, Esterwegen-Lingen, Zuchthaus Hameln et enfin Sonnenburg (en Posnanie polonaise devenue le Wartheland) où il est mort d’épuisement, selon les recherches de Jean-Philippe Tondeur, et non fusillé. Joséphine Donvil, son épouse, passe successivement par les prisons et les camps de Branweiler, Bochum, Cologne, Zweibrucken et finit à Ravensbruck où elle meurt en février 1945 selon le témoignage d’un médecin qui a assisté à son agonie. Un jugement du tribunal de Bruxelles établira pour cause « d’absence » le certificat de décès de l’un et l’autre, confirme Bernard Guillaume, échevin à Schaerbeek. Le statut d’orphelin de guerre sera accordé en 1947 à Misha Defonseca, reconnue comme ayant droit de sa mère, non de son père. Lui avait trahi, elle pas.

Dans la nuit de samedi à dimanche, nous avons appris à Misha Defonseca, qui réside aux Etats-Unis, l’histoire de son père qu’elle dit n’avoir jamais connue ni découverte. « Était-il vraiment un traître. Quel est l’intérêt de ceux qui le disent ? », nous a-t-elle dit lors d’une conversation entachée par les affres désormais vécues par l’auteure de Survivre avec les loups qui a avoué sa supercherie. Seule consolation pour elle : « Mon fils vient d’avoir une petite fille. Il l’a appelée Astrid en mémoire de la reine des Belges (NDLR : l’épouse décédée en Suisse de Léopold III). Il lui a donné comme deuxième prénom Wolf, loup… »

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