Les grands baillis du Gravensteen
n.c.
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Mardi 4 mars 2008
Carte blanche
Ces Dix-huit sont donc inquiets et on peut les comprendre. Notre planète surchauffée ne se porte pas très bien, l’Europe se prépare à une nouvelle guerre froide et le système financier international s’écroule. Ajoutons-y le scandale du Darfour, des contribuables (allemands) inciviques qui fraudent, et le pouvoir d’achat des citoyens ordinaires qui dérape.
Les Dix-huit ont toutefois d’autres préoccupations… « Dans les dernières discussions sur la réforme de l’Etat, on crée l’impression que les raisonnables et légitimes exigences flamandes sont à chaque fois associées à l’extrême droite », écrivent-ils (NDLR : dans une Carte blanche publiée dans Le Soir et De Standaard, « Avec nos amis francophones, si possible ; sans eux, s’il le faut »
, nos éditions des 23 et 24 février). Ils ne précisent toutefois pas qui a créé cette impression, quels plumes, voix et positions les ont fait vibrer à ce point.
Il a fallu attendre Etienne Vermeersch. Celui-ci a soulevé un coin du voile sur le plateau du « Zevende Dag ». C’est la pétition Sauvons la solidarité qui l’a poussé, lui et les dix-sept coauteurs du manifeste, à réfléchir et écrire. Le professeur émérite a également précisé que les auteurs étaient de gauche et de centre-gauche. Ce qui ne correspond toutefois pas avec le texte du manifeste.
On y apprend que les signataires ont différents points de vue politiques et idéologiques. On n’y trouve pas la moindre allusion à la gauche et ce n’est pas un hasard. On y retrouve par contre quelques noms allergiques à tout ce qui est de gauche et progressiste. C’est le cas d’un certain professeur Peter De Graeve. Le 7 octobre, il a sorti son marteau pour démolir l’opération Sauvons la solidarité et insuffler une pensée de gauche plus nuancée. « La Flandre de gauche, écrit-il, ne réfléchit pas. Elle signe, elle s’émeut, elle joue un faux jeu moral. » De Graeve écrit beaucoup et signe tout le temps. Une fois en arguant de ses qualités de professeur, une autre fois comme philosophe, le plus souvent en tant que professeur de philosophie.
Pour l’essentiel, les Dix-huit sont en faveur du séparatisme. Cela ne pose pas de problème en soi, parce que la bêtise est aussi un droit de l’homme, même pour des professeurs. Ce qui est plus grave, c’est que les Dix-huit le présentent comme s’il n’y avait pas d’autre alternative. Si les francophones ne respectent pas le territoire flamand tel qu’il a été fixé en 1962-63, la Belgique joue sa « dernière chance » de survivre comme Etat confédéral et les Régions seront « obligées » de devenir indépendantes (NDLR : voir l’interview d’Etienne Vermeersch, dans nos éditions du 3 mars).
On ne peut être plus hypocrite ; parce que parmi les Dix-huit, beaucoup n’ont jamais été intéressés par une quelconque réforme de l’Etat, si ce n’est le séparatisme. Eric Defoort, par exemple, encore un professeur par ailleurs président du Vlaamse Volksbeweging (VVB). Le 31 décembre, sur le Standaard On-line, il a déclaré que la Belgique peut et doit s’étouffer. « Le meilleur service que vous pouvez rendre à la Belgique, dit-il, c’est de ne rien faire pour elle. Sinon, vous pourriez créer l’impression qu’elle en vaut la peine et c’est quelque chose que vous ne pouvez pas faire aux autres. » Defoort et De Graeve roulent des mécaniques. Voilà longtemps qu’ils ont opté pour le séparatisme, ils y travaillent aussi. Mais dans leur manifeste, ils font encore comme si la fédération belge avait leur préférence. Pur mensonge donc, mais « l’idiot de service » Vermeersch est tombé dedans, les yeux grands ouverts.
Bien que l’histoire européenne, belge et flamande soit une longue suite d’extrême relativité des frontières et territoires, les Dix-huit voient les choses autrement. Un tel absolutisme territorial est stupide, dangereux et désespérément dépassé. Même dans les Balkans on commence tout doucement à comprendre que la fascination pour les frontières est le chemin le plus court vers l’autodestruction.
C’est justement cette fixation sur le sol et le territoire qui alimente le courant nationaliste, de droite et d’extrême droite. Le nationalisme ne peut exister que grâce à un territoire déterminé et il tentera dur comme fer de ramener le thème dominant des frontières et du sol dans le débat politique.
C’est pour cette raison que les milieux artistiques flamands ont complètement disparu du mouvement flamand traditionnel ces dernières années. Pour de nombreux artistes, cette fixation sur les frontières de Bruxelles et sa périphérie est synonyme d’un manque de vision flamande et de stagnation. Ils ont déserté massivement de cet immobilisme flamand, ils ont été dépeints comme des Flamands cosmopolites et ont signé en masse la pétition Sauvons la solidarité. La cassure entre le mouvement flamand et la créativité flamande est un fait. Instructif en plus.
C’est ce qui reste en travers de la gorge du groupe Gravensteen. Il reproche un manque de courage au monde culturel flamand. Pour les auteurs d’un manifeste flamingant, c’est un délit grave. Mais ce comportement inacceptable est encore bien plus grave. « Qu’ils (le monde culturel flamand, NDLA) s’accrochent, ensemble avec les élites belges, à un statu quo belge, est inacceptable », selon les grands baillis du Gravensteen. La sentence n’est pas étayée. Comment pourrait-il en être autrement ? Le monde culturel flamand n’a jamais refusé l’évolution d’une nouvelle structure étatique, mais il s’est par contre radicalement opposé au séparatisme et ne craint pas un renforcement du fédéral. Pour les Dix-huit, il est sur la mauvaise voie, complètement. Les Dix-huit sont dans leur élément et montrent tout leur talent de flamingants quand ils abordent la question de la Belgique. La Belgique est sale, elle est, selon les Dix-huit, un bric-à-brac de compromis peu transparents, une structure étatique compliquée, un labyrinthe institutionnel, un chaos fait de rafistolages, une hérésie historique contaminée par un parasitage malsain (!) et par un agenda politique caché. Beaucoup de points négatifs et suffisamment de raisons pour arrêter définitivement les frais. Postbelgique donc, le pays paradisiaque de la politique transparente, des
droits démocratiques et de l’intangibilité des frontières. La question de savoir pourquoi l’Union européenne n’est pas éliminée dans la même foulée n’est pas abordée. Dommage. Car en termes de compromis obscurs, de labyrinthe institutionnel, de cicatrices historiques et d’agendas politiques cachés, cette Union fait pourtant nettement moins bien que la Belgique. Et pourtant, elle est le projet politique le plus fascinant et le plus prometteur de notre époque. Surtout parce que l’UE doit composer avec une multitude de cultures, d’intérêts et d’identités et qu’elle n’a pas de frontières définitives. C’est comme Bruxelles, mais en mille fois plus grand.
