Chapeau bas, Monsieur Taha

MANCHE,PHILIPPE

Page 41

Jeudi 13 mars 2008

Musique Sortie de « Rock la Casbah »

Rachid Taha, chantre de la tolérance, publie « Rock la Casbah », une étonnante et attachante autobiographie.

Paris

De notre envoyé spécial

Les fidèles lecteurs et lectrices de ces pages savent que nous nourrissons depuis la glorieuse époque de Carte de Séjour (le groupe lyonnais emmené par le chanteur algérien au milieu des années quatre-vingt) une profonde affection pour Rachid Taha.Il serait toutefois réducteur de ne retenir que le message de tolérance et de respect que le bientôt quinquagénaire prône à travers sa musique depuis quasi 25 ans.

Si Rachid Taha nous botte autant, c’est parce qu’il conjugue conscience politique aigüe et érudition avec un parcours musical atypique, singulier et révolutionnaire. À ce titre, la lecture de Rock la Casbah, autobiographie écrite avec Dominique Lacout, est à l’image du parcours et de la carrière de Rachid Taha : atypique, singulière, révolutionnaire.

Dans les biographies traditionnelles et rock – Rachid est d’ailleurs autant rocker que punk technoïque ou chanteur de raï traditionnel (Diwan 1 et 2) – le lecteur, avide d’anecdotes trash, se régale de croustillants récits à la gloire de la Sainte Trinité « sex and drugs and rock’n’roll. » Point de ça chez Taha. « Je n’avais vraiment pas envie de rentrer dans ce plan-là explique Rachid. Et il ne faut pas compter sur moi pour balancer ».

Rock la Casbah a pourtant toutes les épices et la saveur de son auteur. Dans la forme éclatée et envoûtante, douce et en colère mais jamais aigrie ou amère. Ou si peu. Rock la Casbah est émaillée de poèmes, fables, textes ou extraits de paroles de chansons. Le livre en est ainsi aéré, et même vivifié.

« Des rêves détruits »

Les 30 dernières pages du bouquin s’attardent, par exemple, sur les nombreux livres, disques ou films dont raffole cet épicurien avec un grand É. John Wayne, Mocky, Merak Allouache, Truffaut, Jean Yanne, Guitry, John Huston ou Antonioni pour le cinéma. Bourvil, Brassens, James Brown, Jean Sablon, Iggy Pop, Les Têtes Raides, El-Harrachi ou Brian Eno ont tous une place de choix dans sa discothèque. Quant à la bibliothèque de Taha, elle regorge d’Antonin Artaud, Francis Blanche, Camus, Kessel, Ginsberg ou Pynchon.

Très pudique, Rachid raconte son enfance en Algérie, l’assassinat de son oncle par l’armée française pendant la guerre d’Algérie justement. « Que de rêves ont été détruits depuis l’indépendance ! écrit Taha. On disait alors que l’Algérie était enceinte, qu’elle allait accoucher d’un nouvel art de vivre, qu’un pays nouveau verrait le jour. Elle a accouché effectivement, dans la douleur, d’un enfant qui lui a été fait dans le dos. »

Les mots de Rachid Taha sont lucides, et pas seulement sur l’histoire de son pays. Lorsqu’il évoque ses premiers boulots en Alsace où il débarque avec sa famille en 1968, le pote de Mick Jones écrit « Les bourgeois se défoncent à la cocaïne. Les prolos, eux, se défoncent au gros rouge. La différence, c’est que les bourgeois se défoncent parce qu’ils s’ennuient. Les ouvriers se défoncent parce qu’ils vivent dans des conditions inhumaines. »

À travers Carte de Séjour, sa carrière solo, ses collaborations avec Brian Eno ou Steve Hillage, ses tournées aux quatre coins du globe, ses rencontres au coin d’un bar, on (re)découvre un homme cohérent et toujours aussi ouvert et passionné que lorsqu’il ne ratait aucun épisode de La Dame de Monsoreau sur la première télé familiale…

Rachid Taha et Dominique Lacout : Rock la Casbah, Flammarion, 342 p., 21 euros.

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