Le chef-d’œuvre accompli

MARTIN,SERGE

Page 41

Vendredi 14 mars 2008

Opéra « Lady Sarashina », de Peter Eötvös, à Lyon

L’opéra d’Eötvös est un objet si idéal que l’on se demande s’il peut y avoir un après...

critique

Lyon

De notre envoyé spécial

Il y a juste vingt ans, l’Opéra national de Lyon assurait la création d’un opéra phare de la fin du XXe siècle, Les Trois Sœurs de Peter Eötvös que la Monnaie a ensuite présenté au public belge. L’œuvre du compositeur hongrois jouait de la fascination de l’incongru en confiant les rôles des trois sœurs de Tchekhov à trois contre-ténors et la réalisation du spectacle au maître japonais Ushio Amagatsu.

Il retrouve aujourd’hui ce prodigieux metteur en scène pour une œuvre centrée sur la littérature japonaise, Comment je traversais un pont de rêve, un journal poétique écrit au XIe siècle par la fille d’un gouverneur royal. L’histoire d’un lent effacement d’un être dans un mélange d’abnégation filiale, d’amour impossible et de renoncement à la vie. Le parcours est vécu comme un cycle complet où, parti de l’équilibre des illusions, Lady Sarashina aboutit à un épanouissement suprême dans le renoncement.

L’attente, le désir inassouvi, la poésie de la nature et particulièrement sa vision de la lune nourrissent ce parcours de l’extinction assumée d’une incroyable force intérieure où la personnalité de l’héroïne se fond avec les caractères des personnages qui l’entourent en un étrange mimétisme dont la partition d’Eötvös nous offre les correspondances irisées.

Incroyable fusion des âmes que détaille et colore un orchestre d’un raffinement intime et secret. Le miracle est qu’on pourrait le croire japonais alors qu’il relève bel et bien du monde mystérieux du compositeur hongrois. Et c’est la plus grande force de cette musique que de ne jamais être un pastiche.

« Un cérémonial de chair

La géométrie très zen du décor de Natsuyuki Nakanishi, la beauté sublimement symbolique des costumes empilés (ils se découvrent l’un derrière l’autre en cours de représentation) de Masatomo Ota contribuent à restituer la dimension de rituel de ce spectacle hautement symbolique. Elle ne cesse en même temps d’en humaniser les composantes, enserrées dans une beauté envoûtante où la distance garde pourtant ses droits.

Et pourtant ce cérémonial est habité par des êtres de chair : la Lady Sarashina de Mireille Delunsch affiche une merveilleuse présence dramatique face aux personnages variés incarnés par Ilse Eerens, Salomé Kammer et Peter Bording. Leurs gestes, leurs chants, leur complicité est à la fois une sublime abstraction et une rencontre d’humains qui crée une émotion, volontiers diffuse mais pourtant extrêmement prégnante. Ce spectacle sublime qui ira ensuite à l’Opéra-Comique de Paris est appelé à voyager et on espère que Bruxelles pourra le voir.

Il s’inscrivait dans un festival Japon où l’Opéra de Lyon reprenait notamment la version d’Olivier Py du Curlew River de Britten et le déjà fameux Anjo d’Hosokawa, mis en scène par la Belge Anna Teresa De Keersmaecker. Ajoutez encore le Da gelo a gelo de Sciarrino que Trisha Brown avait ensorcelé pour l’Opéra de Paris, et on devra bien convenir que le Pays du Soleil Levant devient un point de rencontre régulier des compositeurs contemporains. Au point de faire naître une question pour ce spectacle sublime. Il constitue en soi un objet tellement idéal que l’on se demande si cette perfection permet à l’œuvre un futur, quand d’autres visions voudront se creuser un chemin. C’est toute la problématique du lendemain de la création.

A l’Opéra de Lyon, jusqu’au 16 mars.

www.opera-lyon.org

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