« Ces manifestations sont très significatives et auront un impact »

LALLEMAND,ALAIN

Vendredi 14 mars 2008

Spécialiste du Tibet, qu’il analyse tant dans sa réalité chinoise que dans sa représentation occidentale (1), Dibyesh Anand est maître de conférences en relations internationales au Centre d’Études de la Démocratie (CSD) de l’Université de Westminster (Grande-Bretagne).

En quoi ces manifestations sont-elles remarquables ?

On peut s’interroger sur l’ampleur des manifestations actuelles : sont-elles plus ou moins grandes qu’en 1989 ? Personne ne peut l’apprécier de manière indépendante. Mais elles sont très significatives. Parce que si en 1989 les manifestations étaient majoritairement orientées contre la police chinoise, cette fois il y a une part significative des manifestants, ethniquement tibétains, qui s’en sont pris aux commerces tenus par des Non-Tibétains. Donc cette fois vous avez une tension entre les Tibétains et l’État, mais aussi entre les Tibétains et les chinois Han ainsi que les chinois Hui (musulmans non-tibétains). Voilà en quoi ces manifestations sont significatives, et auront un impact ultérieur car elles accroissent la haine entre Tibétains et non-Tibétains.

Est-il important de noter que l’agitation a également touché les provinces connexes ?

Oui, car il n’y a pas d’organisation, pas de leader ou de parti politique au Tibet et dans les provinces proches qui puisse mener la révolte. Donc ceci montre que les protestations sont majoritairement la résultante d’initiatives individuelles.

Doit-on y voir, à l’instar de la Birmanie, un message de protestation économique ?

Oui, dans la mesure où le développement économique bénéficierait davantage aux non-Tibétains qu’aux Tibétains. Mais ce n’est qu’une revendication secondaire.

Pourquoi le Dalaï lama a-t-il été plus dur dans son dernier discours ce lundi ?

Sa frustration est compréhensible. Il ne demande plus l’indépendance du Tibet, il est heureux que la Chine héberge les Jeux Olympiques…, et pourtant la manière dont il est traité, non pas tant par Pékin mais par les officiels du gouvernement tibétain, est de s’étonner qu’un religieux s’occupe de politique. Donc je pense qu’il s’est durci parce que davantage de Tibétains se sentent frustrés et font pression sur lui, remarquant que le dialogue avec les Chinois n’avance pas et que la stratégie du Dalaï-lama a jusqu’ici en grande partie échoué. Il serait important que la Chine reconnaisse que le Dalaï lama est un allié, pas un ennemi.

(1) Dernier ouvrage paru : Geopolitical Exotica : Tibet in Western Imagination, Université du Minnesota, janvier 2008.

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