« L’être humain est quelque chose d’énorme »
SCHOUNE,CHRISTOPHE; BOURTON,WILLIAM
Page 18
Lundi 17 mars 2008
L’invité du lundi Hubert Reeves
Ecologiquement, la situation est grave, mais l’espoir reste permis, estime Hubert Reeves : les décideurs ont enfin pris conscience du problème.
La tête dans les étoiles et les pieds sur terre. Voilà plusieurs années que l’astrophysicien québécois Hubert Reeves a enraciné son amour du cosmos dans l’affirmation de valeurs écologiques fortes. Président de l’association de défense de la nature La Ligue ROC, le scientifique était de passage à Bruxelles, voici peu, à l’occasion d’une conférence donnée à l’académie des Sciences et qui résume en soi la trajectoire du personnage : De l’astrophysique à l’écologie.
Cinq ans après la publication de « Mal de Terre », ouvrage dans lequel vous lanciez un cri d’alarme, avez-vous toujours mal à votre planète ?
Il y a un élément très positif, depuis deux ans, qui me rendrait plutôt optimiste. C’est le fait que les décideurs ont enfin pris conscience du problème. Le film d’Al Gore sur le réchauffement et le rapport Stern qui a chiffré le coût du réchauffement à des milliers de milliards de dollars ont été déterminants. Je me souviens avoir donné une conférence au Forum économique de Davos voici quelques années sur ces mêmes sujets. Cela n’intéressait personne ! Dans le dernier rapport de Davos, il n’y a pas un article qui n’aborde pas, d’une manière ou d’une autre, l’écologie. Le conflit entre la question économique et écologique s’estompe. Maintenant, les choses sont admises : sans l’écologie, l’économie s’effondre. C’est cela, le message qui est passé.
On entend des scientifiques s’alerter pour nous dire qu’il faudra peut-être faire encore davantage d’efforts face à la rapidité du réchauffement…
Il y a de fait des chances que l’on dépasse l’augmentation du plafond de deux degrés, en 2050, fixé par la communauté scientifique. Quand on chauffe l’atmosphère, on y injecte davantage d’énergie thermique. Donc, l’atmosphère réagit plus violemment. Cela peut amener une dérégulation et des phénomènes extrêmes. Les cyclones ne sont pas plus nombreux, mais ils sont plus violents. Et cela concerne autant les canicules que les grands froids. Il est possible que les températures très basses enregistrées en Chine cet hiver soient liées à une déstabilisation du climat. On joue avec le feu, c’est clair.
A force de mises en garde,
le danger n’est-il pas que
la population se dise :
« À quoi bon » ?
Il convient en effet d’éviter de décourager les gens en disant que c’est fichu ! À ce moment-là, chacun retire son épingle du jeu. La situation est grave, mais il y a des possibilités. Depuis deux ans, les choses ont bougé et il y a des signes d’espoir. L’exemple d’une décision récente de Nicolas Sarkozy est intéressant : voilà plusieurs années que nous nous opposons à la présence d’une mine d’or dans une forêt primaire de Guyane. Ce projet risquait de déverser des quantités de cyanure dans l’eau et de polluer la vie des autochtones. Le président Sarkozy a opposé son veto à ce projet…
La préservation de la biodiversité est par ailleurs au cœur de vos préoccupations. Ce débat, qui inquiète la communauté scientifique, apparaît moins comme une évidence dans l’opinion…
Cette notion, il est vrai, n’est pas très présente et ne dispose pas du même éveil dans l’opinion. Un « Giec » (NDLR : Groupe d’expert intergouvernemental sur l’évolution du climat) de la biodiversité est en gestation, qui pourrait contribuer à mieux alerter l’opinion et les décideurs, car la situation est sérieuse. Nous sommes une espèce parmi beaucoup d’autres. Toutes les espèces sont reliées et chaque fois qu’on élimine une espèce, on affaiblit tout le système. On le voit bien avec le krill, cette crevette pratiquement exterminée qui constitue la nourriture des petits poissons qui sont eux-mêmes la nourriture des plus grands poissons. On le voit aussi avec les abeilles dont les colonies souffrent partout dans le monde. On ne sait pas très bien pourquoi, mais on a de bonnes raisons de penser que c’est en raison des pesticides. Exterminer une espèce, ce n’est pas seulement triste, mais c’est comprendre qu’elle joue un rôle particulier dans un réseau. En ce sens, sauver la biodiversité, c’est nous sauver nous-mêmes.
Pourtant, l’homme a encore tendance à considérer cette diversité biologique selon les avantages récréatifs ou économiques qu’elle peut apporter aux grandes compagnies pharmaceutiques, par exemple…
Ce n’est pas une bonne façon de penser. C’est ce point de vue qui justifie les termes « mauvaise herbe » ou « animal nuisible ». Dans un parc américain, il y avait un panneau qui disait : « Ne coupez pas les fleurs pour le plaisir des gens ». Il a été changé et dit aujourd’hui : « Ne coupez pas les fleurs, laissez les vivre ». Cette notion récente montre que tout cela n’existe pas pour l’homme.
Vous pariez sur l’assagissement de l’humanité. Cette forme d’optimisme est potentiellement générateur des énergies dont nous avons besoin ?
C’est mon espoir depuis longtemps. Jean Monnet disait dans les années cinquante : « L’important, ce n’est pas d’être optimiste ou pessimiste, mais d’être déterminé à faire ce que l’on pense qu’il faut faire, et cela quoi qu’il arrive. » Je le redis depuis deux ans parce que je perçois une réaction mondiale qui donne l’impression que cela pourrait ne pas trop mal se passer…
On assiste pourtant à une série de discours apocalyptiques, comme celui de René Girard, ces dernières années. Qui nous disent notamment que tout ce qui se passe a été écrit il y a bien longtemps…
Je trouve le messianisme très naïf. Je pense que « personne » ne viendra. C’est une vieille tendance, l’idée de la fin du monde ! Au début du christianisme, c’était déjà le cas. Les idées millénaristes resurgissent en période de crise. Et ceux qui les défendent trouvent toujours des éléments pour que la réalité colle avec leurs idées. Je suis un peu allergique à cela.
Vous évoquez la Terre, sublime, vue de la Lune. Et comment considérez-vous les choses si vous regardez vers le cosmos…
Il s’y passe des choses merveilleuses ! Une de ces choses, c’est l’apparition de la vie sur une petite planète. Je pense que la vie est un phénomène régulier et qu’il doit y avoir des millions sinon des milliards de planètes habitées. Avec des gens qui s’inquiètent comme nous !
C’est un scoop ?
Oui (rires). C’est évidemment une intuition que je ne peux pas défendre. Mais je pense que ce phénomène est répandu. Le mouvement et les événements qui ont amené la vie sont extraordinaires. Quand l’on songe aux milliards de réactions chimiques dans le corps humain qui permettent à la vie de se maintenir, c’est ahurissant. Ce qui ressort de cet univers qui apparaît dans un chaos et qui se structure ensuite incite aussi à l’émerveillement. Qu’est-ce que cela signifie ? Y a-t-il quelque chose derrière et cela rime-t-il à quelque chose ? Certains évoquent un dieu, une divinité…
Et vous, pensez-vous que cette merveilleuse machine est le fruit du hasard, de l’intention, de la nécessité… ?
Je me méfie d’abord de l’idée d’une forme de planification. À la fameuse phrase de Voltaire qui dit « Je ne peux imaginer qu’il y ait une horloge sans horloger », je réponds que c’est un constat valable à notre échelle humaine. Je demeure sceptique à l’égard des extrapolations à partir de nos jugements et de nos raisonnements humains à l’échelle de l’univers. Mais je ne crois pas pour autant que ce soit le fruit du hasard. Je suis frappé par cette structuration de la matière qui amène des atomes, des molécules, la vie… C’est en somme la belle histoire. La mauvaise histoire, c’est la suite, les camps de concentration, les guerres et ces éléments qui nous interrogent sur la nature humaine et dans lesquels il est difficile de trouver quelque chose de beau et de compatible avec un projet grandiose. L’être humain est quelque chose d’énorme capable du meilleur et du pire. Il y a en lui Mozart et Hitler. Ce sont des réalités et je ne peux pas penser que tout cela est la réalisation d’un rêve.
Vous pensez que la vie existe ailleurs… A quelle échéance pourrait-on en avoir une preuve ?
Quand on parle de la vie, il faut savoir de quoi on parle. Est-ce de la vie microbienne et planctonique, qui a trois milliards d’années sur Terre ? Ou la vie intelligente et les questions posées par la conscience qui sont le domaine de l’humanité et peut-être des grands singes ? Déceler la vie planctonique primitive ailleurs que sur la Terre ne sera pas trop difficile à mon sens. Notre planète a une atmosphère d’oxygène. Nous sommes la seule planète du système solaire à avoir une telle atmosphère. Les autres ont du gaz carbonique, de l’hydrogène… À sa naissance notre planète n’avait pas une atmosphère d’oxygène, c’était justement du gaz carbonique. C’est parce que ce gaz a été respiré par ces plantes et ces animaux qu’il a été transformé en oxygène. Ce qui veut dire que si la vie cessait sur la Terre, on retrouverait une atmosphère de gaz carbonique. Il y a plusieurs centaines de planètes autour du système solaire et on est sur le point de trouver sur une de ces planètes une atmosphère composée d’oxygène. C’est une question d’années ou de décennies. Si on trouve cela, il y aura de bonnes raisons de penser qu’il y a de la vie.
Quelle forme de vie ?
Cela ne nous dirait pas s’il s’agit de vie planctonique ou de gens qui envoient des messages radio comme la Nasa avec la chanson des Beatles ! Pour détecter de la vie intelligente, il convient de mener des recherches par radiotélescope. Jusqu’à présent, aucun signal ne le laisse penser. On a bien de la friture sur la ligne, mais trouver quelque chose qui a l’air d’organisé, non, on n’a rien. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de vie ailleurs : peut-être sont-ils plus avancés que nous ? L’hypothèse du Prix Nobel Enrico Fermi, dans les années cinquante, était sombre. Il disait, en somme : « Je n’y crois pas parce que je ne les vois pas ». Son idée, c’était que s’il y avait des civilisations comme la nôtre, elles seraient à un stade assez avancé pour nous contacter et nous rendre visite. Car elles auraient d’une certaine manière dépassé ce stade de l’autodestruction qui menaçait alors l’humanité à l’époque de la guerre froide. Heureusement, nous n’avons pas eu cette guerre nucléaire. Fermi pensait que lorsque l’on atteint ce stade d’évolution atomique, on n’est pas viable. Et donc, d’autres sociétés n’y auraient pas résisté.
Hubert Reeves est né le 13 juillet 1932 à Montréal. Ancien conseiller à la Nasa, spécialiste d’une énergie
Hubert Reeves est né le 13 juillet 1932 à Montréal. Ancien conseiller à la Nasa, spécialiste d’une énergie nucléaire qu’il rejette aujourd’hui, l’astrophysicien – qui enseigna à l’ULB en 1965 – a popularisé les étoiles dans les années 80, en publiant plusieurs ouvrages de vulgarisation, comme « Patience dans l’azur » (Seuil, 1981) ou « Poussières d’étoiles » (Seuil, 1984), qui ont connu un énorme succès et ont été traduits dans plusieurs langues. Redescendu sur notre bonne planète, le Québécois se penche aujourd’hui sur le triple fléau de la pauvreté, du réchauffement climatique et de la crise de la biodiversité. Prônant une mondialisation de l’écologie contre celle de l’économie, le conteur du cosmos a participé activement au « Grenelle de l’environnement », à l’automne 2007. Pour une première approche de la pensée d’Hubert Reeves, on peut conseiller le petit livre « Les artisans du huitième jour » (Alice, 2000), compte rendu de sa prestation à l’émission « Noms De Dieux », d’Edmond Blattchen (RTBF).