Le procès Fourniret est aussi le procès Olivier
METDEPENNINGEN,MARC
Mercredi 26 mars 2008
Ce discours-là est aussi celui que l’épouse de Marc Dutroux, Michelle Martin, a fait accréditer lors du procès d’Arlon, affectant à sa destinée l’emprise imparable du « monstre de Marcinelle », son Dieu, son amant, son complice.
Ces deux femmes se ressemblent. L’une et l’autre se sont côtoyées pendant plus de deux ans à la prison de Namur où elles ont eu tout loisir de confronter leurs parcours de vie, de s’échanger sans doute des « trucs » de prisonnières, de puiser l’une dans l’histoire de l’autre l’image publique à présenter pour atténuer leurs responsabilités respectives : Monique Olivier en construction de sa défense ; Michelle Martin préparant un livre avec l’écrivain Nicole Malinconi (Vous vous appelez Michelle Martin) pour appuyer sa demande de libération conditionnelle. Elles auront, un temps, la même avocate, l’Arlonaise Sarah Pollet qui martela, dans l’enceinte de la cour d’assises d’Arlon que Martin ne fut, in fine, qu’une autre victime de Dutroux, ce qu’Olivier voudrait démontrer à Charleville-Mézières.
Martin, institutrice sans relief, issue d’une famille rigoriste, empreinte de religiosité, triste et soumise à sa mère, trouve en Dutroux un libérateur de ses frustrations juvéniles. Il est la bombe, elle est la mèche. L’un et l’autre ne peuvent fonctionner individuellement. Dès leur rencontre, ils tombent en délinquance, chapardant d’abord dans des chantiers de construction, gravissant une à une les marches du pire jusqu’à sublimer leur excitation mutuelle en 1984 dans l’enlèvement et le viol de jeunes filles. Martin les attire, les menace, les met en condition. Dutroux les viole, s’exhibe devant sa voyeuse d’épouse devenue sa complice. Elle drogue les jeunes Slovaques. Elle contribue à l’assassinat de Weinstein.
Olivier, terne fille en échec scolaire, nunuche qui additionne les déboires conjugaux, garde-malade de patients ennuyeux, se libère en découvrant l’annonce du détenu Fourniret passée dans le journal Le Pèlerin en 1986. Ce n’est pas la première annonce qu’elle examine. Elle a pris le temps de choisir le « fauve » qu’elle entend dompter : un vrai pervers, un auteur de crimes sexuels, une bête à la mesure de ses propres délires. Elle aussi, comme Martin avec Dutroux, va devenir la mèche de la bombe qu’elle s’est choisie. Fourniret jusque-là n’était qu’un sordide tripoteur de fillettes, un dérangé du sexe qui n’avait encore jamais tué. Elle aussi, comme Martin, va rabattre le « gibier », va se repaître des fantasmes de son complice.
Il y a de la Michelle Martin dans Monique Olivier. Chez l’une et l’autre, notent leurs psychiatres respectifs, se révèle une « carence affective » née dans la petite enfance. Elles sont toutes deux manipulatrices et dotées d’une perversion révélée par leurs compagnonnages respectifs.
A Charleville-Mézières, le psychiatre Philippe Herbelot viendra dire ce qu’est la force de Monique Olivier : « savoir provoquer et utiliser la perversité des hommes à leur insu ». Il la décrit comme « ni dépendante ni suggestible », compensant son « sentiment d’infériorité par un désir de maîtrise et de puissance, un orgueil aveuglant qui lui confère tout pouvoir sur l’autre et en premierlieu sur les victimes qu’elle accoste ».
Egérie de Fourniret, elle a, estiment les médecins, « tiré le plus grand bénéfice personnel pendant plusieurs années de quotidienneté avec Michel Fourniret, sur les plans matériels, relationnels et fantasmatiques ». Et, ajoute le psychiatre Herbelot, « on peut penser qu’elle trouvait chez lui de quoi satisfaire par procuration ses désirs et fantasmes les plus archaïques ». Le psychologue Jean-Luc Ploye lui affecte une responsabilité immense : « Elle a alimenté et facilité le fonctionnement pervers de Fourniret, encouragé ses passages à l’acte criminel. »
On est bien loin de l’image photographique de cette femme aujourd’hui âgée de 59 ans, massive et disgracieuse, au visage constamment barré par une mèche rebelle, tremblant de tout son être et se prenant le visage dans les mains lors des interrogatoires menés par le juge d’instruction Bernard Claude ou le commissaire Jacques Fagnart : un air de Cruella qu’elle a abandonné à la veille du procès de Charleville-Mézières. Elle s’est refait un look, elle a teint ses cheveux. Elle apparaîtra au regard des jurés des Ardennes sous les traits d’une mère française ordinaire. Comme Martin, qui avait fait l’effort, à la veille du procès d’Arlon, de se reconstituer elle aussi une image de « mère de famille » ; tailleur strict, cheveux soignés et élocution choisie pour accréditer l’image tracée par sa défense.
Lorsqu’elle répond à la petite annonce passée dans le Pèlerin par Michel Fourniret, Monique Olivier sait qu’elle va trouver en lui l’instrument d’une vengeance rêvée. Elle l’assomme du récit de ses déboires conjugaux. Elle lui raconte sa défloraison par un jeune militaire, subie lors d’un camp d’archéologie. Elle lui parle en termes sombres de son premier mari, André M., le peintre « Salvator », qu’elle taxe de tous les maux : de l’avoir battue, humiliée ; d’avoir aussi obtenu la garde de ses deux enfants.
A la prison de Fleury-Merogis, Fourniret est flatté de cette libération épistolaire. Cette femme qui s’abandonne, c’est comme un barreau de moins à sa cellule. Il l’appelle Nanouchka ou « ma mésange », elle lui donne du « mon fauve » et du tigre « Sher Kahn », puisé dans le Livre de la jungle. Elle le chauffe. Il mord à l’hameçon, renforçant sa propre folie : « Alors, lui écrit-il après avoir reçu un nouveau descriptif des prétendus sévices infligés à sa belle par son premier mari, mon petit monstre préféré, viens vite, je t’ouvre les bras… Ta rancune est justifiée, tu auras ta vengeance, ce n’est pas une promesse en l’air ! » En retour, Fourniret l’attendrit avec le récit d’un inceste maternel subi à l’âge de 5 ou 6 ans : « Maman faisait la grasse matinée. Elle m’avait pris dans le lit… » C’est ainsi qu’il justifie sa chasse irrépressible à ce qu’il appelle vulgairement les « MSP, les Membranes sur pattes », ces jeunes vierges dont il entend reprendre la traque. Mais cette fois-ci, plus question de se laisser prendre : il tuera ses futures proies à l’arme blanche, à coup de fusil, en les étouffant ;
laissant libre cours « au plaisir de tuer qui prévaut chez Fourniret sur le mythe idéalisé de la virginité », comme le notent les psychiatres.
Le Pacte épistolaire des deux diaboliques est signé : Sher Kahn liquidera « les trois types » (les ex-maris et un amant) que lui a désignés Monique Olivier. Sa « mésange » lui permettra de disposer à satiété des « jeunes fentes » qu’il exige. Deux mois après la sortie de Fourniret de Fleury-Mérogis, ils passent à l’acte dans l’Yonne. Isabelle Laville est enlevée, violée, tuée. La jeune femme ressemblait à Monique Olivier, jeune. Ce premier meurtre est initiatique et symbolique. Il scelle dans le sang le contrat criminel des deux fantasques.
Le Pacte est égratigné lorsque Monique Olivier passe aux aveux en juin 2004. Depuis un an, elle est privée de son binôme, de son repère, de son bouclier. Fragilisée par 110 interrogatoires, elle ne trouve de salut que dans la concession du pire.
Fourniret ne la charge pas pour autant. Comme Dutroux, il entend protéger sa femme, pour le bien de leur fils Selim. Comme Dutroux, il s’affirme comme le chef d’équipe pour minimiser la responsabilité de son épouse. Comme Dutroux, il revendique que son nom soit le seul à qualifier son dossier : l’affaire Fourniret et non l’affaire Olivier. Comme Dutroux, l’approche du procès est le temps d’une discorde affirmée au sein du couple : ils parlent divorce. Comme Dutroux, il supportera devant la cour d’assises l’image du méchant. Et Monique Olivier, comme Michelle Martin à Arlon, entend endosser les habits de la sincérité, de la repentance.
Stratégie concertée ? On peut redouter que les diaboliques se soient une dernière fois accordés pour préserver les pans cachés de leur Pacte ; que Monique « la mésange » jouera encore une fois en équipe avec son « Sher Kahn ». Dernière jouissance perverse…
