Le Country Hall liégeois, rêve devenu cauchemar Le vaisseau amiral du spectacle liégeois revient de loin. Sauvé des eaux en 2007, il devrait bientôt être géré par une nouvelle équipe. L’appel d’offres est bouclé ce lundi. Retour sur une incroyable saga.

VANESSE,MARC; WAUTERS,LAURENCE

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Lundi 31 mars 2008

ENQUÊTE

Le pouvoir a une brique dans le ventre. Une vertu que François Mitterrand avait cultivée en bâtissant la Grande Bibliothèque de France, la Grande Arche de la Défense ou la pyramide du Louvre. Plus végétarien, Jacques Chirac avait opté pour le musée du quai Branly et ses cascades de verdure. Quelle que soit sa marotte, tout ego d’un puissant se cristallise autour de cet impérieux besoin d’ériger un Panthéon. À sa mémoire.

Plus proche de nous, cette ambition foisonne avec la même intensité. Mais à moindre échelle. Quand il s’agit de laisser une trace de leur passage, nos éminences ne peuvent enfoncer leurs pas dans l’histoire d’une même pointure que les pharaons hexagonaux…

Ici, une gare. Là, un circuit. Plus loin, une piscine ou un centre culturel. Voire un simple bouton de bretelle d’autoroute. Le tout surmonté d’une plaque commémorative authentifiant la signature du commanditaire, cisaillant fièrement le cordon de sa pérennité.

L’histoire du Country Hall de Liège illustre à merveille ce cocktail improbable où s’agitent tant de passions aux arômes contradictoires. Comme la responsabilité, l’ambition, la mégalomanie, l’impatience, l’amateurisme, l’aveuglement… Avec ce parfum tenace qui domine l’ensemble, la recherche inassouvie de reconnaissance, remède universel contre l’oubli.

Au terme d’une saga invraisemblable, le vaisseau amiral du spectacle liégeois revient de loin. À deux doigts de la faillite en 2007, il semble une nouvelle fois sauvé. Et en passe d’être bientôt géré par une nouvelle équipe de professionnels. Ce lundi, l’appel à manifestation d’intérêt lancé pour dégoter cette perle rare, capable d’exploiter un Country Hall budgétivore, sera bouclé. Des candidats se sont manifestés.

Retour sur la conquête d’un rêve politique qui a vite tourné au cauchemar.

Le rêve

de Bavière

« Au Sportpaleis d’Anvers, il y a combien de places ? »

« 12.000, Monsieur le ministre. »

« Eh bien, on en fera 12.000 aussi ! »

Nous sommes à la fin 2001. La scène est rapportée par le témoin d’une réunion entre le ministre Daerden (PS) et une poignée d’acteurs locaux. Penchés sur le site en jachère de l’ancien hôpital de Bavière, ces derniers examinent la faisabilité du projet de construction d’une grande salle polyvalente qui viendrait couronner ce statut de métropole européenne tant convoité par la Cité ardente. Entourée de logements, la Cité des sports pour laquelle on ira jusqu’à prévoir… 14.000 places se doterait d’une patinoire, d’une piscine et d’une marina. La facture serait à la hauteur : 45 millions d’euros.

Après avoir approché plusieurs barons socialistes, Pascal Seret, lobbyman liégeois servant les intérêts du groupe français Bouygues, s’empare du projet. « Beau parleur, il ne lui a pas fallu longtemps pour convaincre les édiles », se souvient un observateur. « L’idée consistait à doter Liège d’un outil ayant la capacité de Paris-Bercy. Mais sans avoir la manne de spectateurs potentiels de la capitale française ! »

Les premiers à sonner l’heure du retour au sol sont d’autres socialistes liégeois : « Ils consultaient en groupe restreint autour de Pascal Seret qui avait déjà laissé quelques ardoises ailleurs, se souvient ce mandataire PS. Dans leurs réunions, pas un spécialiste du spectacle n’a été consulté ! »

Un autre ajoute : « 14.000 spectateurs ! Seuls trois chanteurs français peuvent en attirer autant. Ils allaient faire comment ? »

« Cet investissement n’était pas opportun. Je l’avais expliqué à Michel Daerden », confirme l’ancien ministre Jean-Pierre Grafé (CDH). « Plusieurs professionnels du spectacle m’avaient prévenu. Les outils polyvalents ne fonctionnent jamais. Et Liège ne pourra pas rivaliser avec Bruxelles ou Anvers ».

Le doute s’installe. Le bourgmestre Demeyer (PS) quitte le navire. Son échevin de l’urbanisme aussi. Le ministre José Darras (Écolo) évoque au gouvernement wallon les problèmes de mobilité causés par un tel mastodonte au cœur de la ville. Début 2003, le projet est abandonné. Pascal Seret remballe ses plans. Un proche conclut : « Il a encore causé quelques déboires (dont le déclenchement d’une enquête judiciaire sur l’attribution du marché au groupe Bouygues pour la construction du stade Luc Varenne à Tournai, NDLR) avant de s’installer à Cannes. »

Le hasard

du Standard

L’échec de Bavière n’altère en rien la volonté inoxydable de Michel Daerden. D’autant que le virtuose de la calculette avait déjà réuni la somme de 9 millions d’euros de subsides via son portefeuille régional des Infrastructures sportives. « Comme Grafé avait réalisé le tunnel de Cointe, il voulait aussi laisser un grand témoignage », se souvient cette éminence.

Très vite, le ministre s’intéresse au Sart Tilman (sur les hauteurs de Liège), où subsistent les 30 hectares du site du bois Saint-Jean et ses installations sportives fanées par le temps. Certains lui opposent leurs réticences : « Guy Mathot avait tenté de l’en dissuader mais avait abandonné pour lutter contre la maladie, nous confie un témoin. D’autres ont essayé. En vain. »

Le bois Saint-Jean avait été acquis en 1967 par le Standard pour y installer son club de basket dans une salle pyramidale dessinée par l’architecte liégeois Charles Vandenhove, associé à l’époque au bureau Greisch (nous y reviendrons). En 1994, le Standard rencontre des difficultés financières. Il vend le domaine à la Communauté française pour y développer ses activités sportives (Adeps). En 2003, lorsque Daerden lève son regard gourmand vers le Sart Tilman, ces infrastructures sportives se trouvent dans un état de semi-abandon. L’équipe de Basket Liège (ex-Fléron), qui a remplacé le Standard, occupe la salle depuis son accès en division 1. Et commence à refuser du monde à l’entrée.

Parallèlement, une autre idée émerge dans l’enfer de Sclessin : la création d’un centre de formation top-niveau pour les jeunes footballeurs. Ami inconditionnel de Luciano D’Onofrio, vice-président du Standard, Daerden était prêt à l’accueillir sur sa commune. Mais cette fois, il dispose de tous les leviers pour réaliser un échafaudage comme il en raffole.

Le grand

accord

Au sommet du montage financier, la puissante intercommunale SLF (Société de leasing et de financement) deviendra le réceptacle des subsides publics tout en servant de banque prêteuse et de coordinatrice du projet. Les grandes manœuvres peuvent alors être lancées sous l’égide du ministre multicasquettes.

En mai 2004, la Communauté française signe un bail emphytéotique avec la SLF qui obtient les 30 hectares du bois Saint-Jean. Trois cinquièmes du site sont réservés au futur centre de formation du Standard. Pour une raison que la logique ne peut expliquer, le club ne s’acquittera que du tiers du loyer annuel, à savoir 50.000 euros. Le solde, qui comprend la salle existante, appelée Country Hall, et quelques installations annexes, sera transformé en salle polyvalente, inspirée par le défunt projet Bavière. Solidement revu à la baisse.

La SLF finance les 15 millions d’euros nécessaires au centre de formation du Standard et, dans l’élan, avance 5 millions pour réchauffer le terrain de Sclessin. Et 20 autres millions sont réservés à l’aménagement de la grande salle. Pour parfaire son tour de table, Michel Daerden recherche des partenaires. Il les trouvera… en Croatie.

En juin 2004, la presse liégeoise participe aux « Olympiades des journalistes », un événement où les édiles locaux aiment s’inviter, dont le gouverneur Paul Bolland (PS) et quelques députés permanents. « Daerden a créé la surprise en déboulant parmi nous, rappelle un participant. Dans l’ambiance décontractée, il a présenté son idée aux représentants de la Province. »

Bingo ! Le ministre revient à Liège avec cette promesse. La Province financera le projet à raison de 750.000 euros par an durant vingt ans. En contrepartie, Paul Bolland, proche de la pension, reçoit la direction bénévole de la société de gestion de la future salle. À côté de Liège Basket, principal locataire, la société assurera le remplissage du Country-Hall en accueillant d’autres événements. Pour les y aider, deux comités d’accompagnement de professionnels du spectacle et du sport sont annoncés. Ils ne verront jamais le jour. Erreur magistrale !

Un marché

contesté

Le chantier peut commencer. Légitimée dans ce rôle par les neuf millions de subsides régionaux, la SLF devient maître de l’ouvrage. Tout s’accélère. Le permis unique est accordé en mai 2005, à la fin de la saison de basket. Et il faudra terminer le chantier pour le mois d’octobre, moment où le Country-Hall accueillera la Coupe du monde de tennis de table avant la reprise de la saison de basket.

Coordinateur général de la SLF, mayeur socialiste de Flémalle et présent dans une kyrielle d’organismes publics, Gilbert Van Bouchaute coiffe son nouveau casque de chantier. Il sera secondé par Sabine Maquet, directrice de la SLF. « Tous deux sont proches de Daerden. Le premier est comptable de formation, la seconde puéricultrice, relève cet administrateur de la SLF. Ils n’avaient pas vraiment toutes les dispositions requises pour mener un tel projet à bien. » Un autre ajoute : « Nous avons dû leur faire confiance. À chacune de nos questions, Gilbert nous répondait : “Tout va bien.” Avec Daerden et sa bande, c’est toujours pareil. Ils se réunissent dans une cabine téléphonique pour tout décider. »

Pour déterminer le nombre final de places au sein du Country-Hall, Gilbert Van Bouchaute nous explique sa méthode : « La taille critique s’est concrétisée au moment du marché, à savoir de 5.500 à 7.500 places, selon la configuration. Pour établir le cahier de charges, nous nous sommes fait aider par des bureaux d’ingénieurs. » Une méthode qui suscite aussitôt l’ire de Charles Vandenhove, l’architecte initial du bâtiment à transformer. En avril 2005, il défend sa thèse devant la justice liégeoise. « La SLF avait truqué le marché, tempête-t-il encore. Greisch, le bureau chargé de l’étude de faisabilité, ne pouvait pas participer au concours européen. Or, c’est lui-même qui est sorti du chapeau. Comme par hasard, les conditions du marché ont été calquées sur le projet présélectionné du bureau Greisch. » L’architecte prétend encore que la SLF a tenté de racheter son silence « en lui proposant de cosigner le projet Greisch, ce que j’ai refusé ! »

Dans le camp Daerden, la réplique est cinglante : « Vandenhove invente toutes sortes de considérations. Il refusait que l’on puisse toucher à son œuvre, le tribunal l’a logiquement débouté. » Quant au bureau Greisch, pépinière d’ingénieurs et d’architectes ayant coréalisé le viaduc de Millau en France, nos appels successifs sont restés sans réponse.

Daerden

voit rouge

Précipitation, amateurisme, imprévoyance ? Plusieurs bourdes seront à l’évidence commises durant les travaux. Et se payeront cash. L’étude de faisabilité ayant été vite expédiée, les ajouts se sont accumulés. Un deuxième hall omnisports a dû être construit pour que Liège Basket libère la grande salle en cas d’événement (3,4 millions d’euros). En plus d’un bassin d’orage, il a fallu installer des parkings, non budgétisés (2,3 millions). Sans parler de l’éclairage extérieur (500.000 euros), des plantations (125.000 euros), des bâtiments administratifs à rafraîchir (364.000 euros)… Après quelques mois d’utilisation du Country-Hall, il faudra de surcroît remplacer la tribune mobile qui impose trois jours de démontage pour passer de la configuration sportive à la configuration spectacle (270.000 euros). Avec autant de jours de rentabilité perdus. « À l’automne 2006, Gilbert Van Bouchaute est venu nous présenter un papier manuscrit au conseil d’administration, se souvient un témoin de la scène. On était passé de 20 à 35 millions d’euros. Mais comme toujours, ça allait s’arranger… Nos interpellations n’étaient pas retranscrites dans le compte rendu du conseil. »

Après les bravos dus à la prouesse technique et à l’inauguration réussie du 18 octobre 2006, l’heure du bilan sonne le glas de l’enthousiasme général. En décembre, la société de gestion devait signer la convention de remboursement qui la lierait à la SLF, après une année de lancement durant laquelle elle avait confié au gestionnaire du Forum (la salle de spectacles mythique de Liège) le soin de remplir le Country-Hall. Soit trois spectacles par an (Bigard, Julien Clerc, Aznavour…).

Les 750.000 euros annuels de la Province, auxquels s’ajoute le parrainage de 200.000 euros d’Ethias, couvrent les frais de fonctionnement. Mais ne permettent pas de rembourser l’emprunt. Une nouvelle fois, Daerden est appelé à la rescousse. « Qu’ils gèrent leur merde ! », lâche-t-il d’abord, exaspéré. Sa colère passée, il se ressaisit. Ce projet existera ! Il en rêve.

Jouant les commis voyageurs, le ministre fait la navette entre les différents acteurs pour dégager une solution. Mais ces derniers commencent à se cacher sous la table. « Notre contrat de sponsoring était résiliable annuellement », explique Jean-Pierre Grafé, ex-président d’Ethias. « Après un an, nous avons hésité à tout arrêter. Notre visibilité n’était pas suffisante, le contrat n’avait pas été respecté. Le Country-Hall Ethias de Liège était une grande déception. » Quant à la Province, elle refuse de voir sa dotation augmenter d’un kopek. Michel Daerden se retrouve dans l’impasse.

Jamais à court d’idées, il se tourne alors vers Claude Eerdekens (PS), ministre des Sports, pour éponger son passif. « Je ne voulais pas que la Communauté française mette le doigt puis le corps dans ce bazar, nous souffle le mayeur d’Andenne. Mon idée était de créer un centre sportif de haut niveau au Sart Tilman. On aurait cassé le bail initial et remboursé l’investissement sur 20 ans à la SLF. »

L’idée n’aura pas le temps de faire son chemin. Après les élections de juin 2007, Elio Di Rupo dégomme Eerdekens et confie les Sports à… Daerden. « J’ai aussitôt compris que le Country-Hall était sauvé, s’amuse ce baron libéral. Et de fait, il n’a pas fallu attendre pour voir poindre la solution. »

La solution

Le 16 octobre 2007, Michel Daerden, soulagé, annonce la couleur. Il a conclu un grand accord avec lui-même (n’est-il pas ministre des Sports, ministre du Budget, ministre des infrastructures sportives ?). Pendant 25 ans, la Communauté française payera un million d’euros annuels. En contrepartie, elle bénéficiera de la petite salle omnisports et des bureaux adjacents pour l’Adeps, avant de récupérer l’ensemble du site au terme de cette location.

« En clair, la Communauté française, plutôt désargentée, réglera la facture à la SLF, une société anonyme de droit privé », raillent des mandataires libéraux et écologistes.

D’autant qu’il subsiste un important souci : l’amélioration du taux d’occupation du Country-Hall et la viabilité financière du projet. Interrogé sur ce point, Paul Bolland, président sortant de la société de gestion, nous accorde 43 secondes d’explications agacées : « J’ai assumé mon rôle de mise en route de l’outil. La gestion a été compliquée car on partait de rien. Le compte d’exploitation 2006 dégage un bénéfice de 200.000 euros (sans remboursement du prêt, NDLR). L’outil est rentable et nécessaire. Pour la suite, voyez avec mes successeurs. »

Ceux-ci sont désignés fin 2007 sur la base de la clé D’Hondt en usage à la Communauté française (trois PS, deux MR, un CDH auxquels s’ajoutent un représentant de la SLF, un autre de la Province). Conscient de l’enjeu, Daerden se rend lui-même à l’installation des membres avec ce seul mot d’ordre : « Ils devront éviter l’amateurisme de leurs prédécesseurs. »

En odeur de disgrâce depuis ces dernières « performances », Gilbert Van Bouchaute est écarté. Il a d’ailleurs, quelques semaines plus tard, dû quitter la SLF. Secrétaire communal d’Ans, ami inconditionnel de Daerden, Walter Herben assume désormais la présidence de la société de gestion et a été chargé de lancer l’appel d’offres européen pour trouver un gestionnaire de la grande salle : « Il devra assurer des activités sportives (75 %) et culturelles grand public », explique-t-il.

L’examen des candidatures est fixé au 17 avril, les intéressés présentant expérience et assise financière suffisante se verront ensuite recevoir le cahier des charges.

La perle rare devrait prendre dès le 1er septembre prochain – et pour une concession de trois ans renouvelable – les rênes du Country-Hall, ce paquebot infernal pour les finances publiques.

Dont le spectacle le plus décoiffant restera sans nul doute ce vaudeville invraisemblable : « Papa danse avec les sous. »

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