Les SDF carolos sous tentes

SAUSSEZ, ISABELLE

Mercredi 2 avril 2008

Charleroi

Face à la pénurie de lits dans les abris de nuit, les SDF de Charleroi ont monté un campement nomade pour tenter de sensibiliser les pouvoir publics.

REPORTAGE

Mardi, 20 h 45. Les sans-abri de Charleroi sont rassemblés devant l’abri de nuit Ulysse. Dans quelques minutes, ils seront fixés sur ce que leur réservent les douze prochaines heures. Un vent glacial fouette les visages, pour la plupart enveloppés dans des minces capuches. Mais aucun des sans-logis ne pense à rebrousser chemin. L’enjeu est important : un lit, un repas et une douche chaude ou la rue et peut-être un simple morceau de pain. « On a de la chance, il ne pleut pas », ironise l’un d’eux. De cinq, le nombre de candidats à l’hébergement passe rapidement à huit puis à quinze. À chaque nouveau venu, c’est une chance en moins de passer la nuit au chaud. Ulysse ne dispose en effet que de huit places pour les hommes et quatre pour les femmes. Dehors, ils sont maintenant une vingtaine.

C’est cette pénurie de lits que dénoncent les travailleurs et militants de l’ASBL Solidarités Nouvelles, rassemblés en nombre mardi soir aux côtés des SDF. Emmenés par Denis Uvier, éducateur de rue et animateur de l’association, ils attendent la fin du dispatching pour mener leur action. « Nous allons proposer à tous ceux qui restent sur le carreau de venir dormir sous tente, dans le parc en face », explique Denis Uvier. La date du rendez-vous n’a pas été choisie au hasard. Mardi, jour de l’expiration du dispositif hivernal, l’abri de nuit de Châtelet a fermé ses portes, diminuant l’offre d’une dizaine de lits. « Aujourd’hui, on se retrouve avec seulement 35 places à Charleroi. C’est trop peu. Il suffit de voir le nombre de SDF qui vont rester sur le carreau ce soir », déplore Denis Uvier.

Il est 21 heures. Le volet du centre d’accueil s’ouvre enfin. Les trois femmes présentes sur le trottoir sont invitées à rentrer. Les hommes, eux, vont devoir se soumettre au pénible rituel du tirage des cartes. Aujourd’hui, le sésame est teinté de rouge.

Ceux qui ont dormi à Ulysse la veille doivent céder la priorité aux autres. Leur chance d’accéder au dortoir est bien mince. « Ceux qui ont dormi hier s’écartent. Les autres, mettez-vous en rang pour que je vous compte, lance Stéphane, travailleur social à Ulysse. Vous êtes 18. Tirez les cartes. Les rouges rentrent, les noirs, malheureusement pas. » C’est le bras engourdi par le froid et l’enjeu que Samuel, Mohamed, Victor et les autres piochent leur carte. « Rouge, oui, c’est bon, entre. Noir, non. Mets-toi sur le côté. » Les huit « chanceux » ne se font pas prier pour regagner l’intérieur du bâtiment d’où émanent une réconfortante odeur de café et surtout une chaleur physique et humaine.

Pour les autres, l’attente se poursuit. Stéphane contacte alors l’hôtel social Le Ravin, à Lodelinsart. « Il reste quatre places. Arrangez-vous entre vous. » Les jumeaux Fabien et Jonathan sont les premiers à lever la main. Deux autres leur emboîteront le pas. Stéphane rentre alors « s’occuper » des gens à l’intérieur. « Ma mission ne consiste pas simplement à délivrer les laissez-passer. Mon vrai boulot commence maintenant. Je vais les rejoindre pour discuter de tout et de rien, peut-être faire une belote, mais surtout faire le point sur la situation de chacun, voir où en sont leurs dossiers, les guider dans leurs démarches. »

Denis Uvier, lui, a déjà regagné la pelouse voisine et entamé le montage du campement qu’il veut « nomade ». « Aujourd’hui, nous nous installons ici. Demain, s’il y a encore des copains qui ne trouvent pas de lit, nous irons planter la tente ailleurs. Et pourquoi pas dans des lieux plus symboliques comme la place Charles II devant l’hôtel de ville ? » En moins d’un quart d’heure, douze tentes sont dressées en cercle à l’orée du parc. Le vent secoue les toiles. La nuit s’annonce glaciale, malgré les couvertures fournies par la Croix-Rouge.

La tension est palpable. Et c’est le président du CPAS Bernard Dallons (PS), présent sur place, qui en fait les frais. Le dialogue peine à s’installer entre les campeurs d’infortune, galvanisés par Fabienne Manandise, conseillère communale CDH, et le mandataire socialiste. Bernard Dallons affirme réfléchir à une solution à plus long terme. Les SDF veulent des résultats immédiats. « Je refuse de jouer le jeu de la précipitation et du chantage », commente le président du CPAS qui reconnaît la pénurie de lits mais relativise les chiffres. Mardi soir, trois des SDF auraient apparemment pu être accueillis par l’urgence sociale. Ils ont préféré dormir sous tente. « Je suis à la recherche d’une réponse collective. Mais la structure disciplinaire que j’envisage ne verra pas le jour avant 2009-2010. Il faut aussi trouver des réponses individuelles. Les pouvoirs publics peuvent s’occuper des gens mais il faut qu’ils en aient envie. »

Denis Uvier promet de poursuivre son action « tant que des copains devront passer la nuit dehors ». Il songe même à délocaliser son campement à Namur, face à l’Elysette.

Pas de résultats.