Ras l’casquette, deul’ Ch’ti ?

HUON,JULIE

Jeudi 3 avril 2008

Société Tout le monde veut être biloute, hein !

Trop de Ch’ti tue-t-il le ch’ti ? Sonneries de GSM en ch’ti, saucisses ch’tis, flamands ch’tis… N’import’ quo !

Après Ratatouille, tous les gamins ont voulu un rat. Et revendu la chouette d’Harry Potter. Après les 14,5 millions d’entrées des Visiteurs, tout le monde traitait les Noirs de Sarrasins et les Jacques de fripouilles. Normal donc qu’avec ses 16,5 millions de spectateurs en cinq semaines, Bienvenue chez les Ch’tis fasse de la plupart d’entre nous des quoi ? Des Ch’tis.

La folie chtimi se répand sur la France et la Belgique depuis un petit mois. Les premiers symptômes : un engouement immédiat pour un patois, le picard – dans le Nord-Pas-de-Calais, on dit « ch’ti » mais c’est pareil – quasi bombardé seconde langue nationale pour les Français (1) et réveillé d’où il sommeillait quelque part en Hainaut, chez nous.

Du coup, comme il y avait le « O-kaaay » des Visiteurs ou le « Cassééé » de Brice de Nice, on entend des « Ça va, biloute ? », des « Hein » et des « J’te dis quoi » (qu’on disait déjà mais ça ne faisait rire personne) à tous les coins de rue.

A tel point que le lexique du film a fait le tour des mails – « Pour cheux qui comprind rin à rin, à apprinte pour s’ti qi va vir eul film » –, et que les rumeurs les plus folles se mettent à circuler : « Alan Ch’tivell prépare sa reconversion ». Les traducteurs instantanés français-ch’ti cassent la baraque, comme Eul’ Ch’timisator (http://chti.logeek.com) où l’on peut ch’timiser n’importe quel site. Vous pouvez d’ailleurs lire votre quotidien préféré en surfant sur www.lesoir.be/chti, la traduction n’étant qu’une astucieuse inversion des « le » en « l’ », des « de » en « ’ed » et de quelques « fricadelle », « charbon » et « carabistouilles » disposés çà et là entre les lignes…

Sinon, depuis le vol de sa pancarte « Bergues », la ville, où se situe l’action du film – près de Dunkerke, en plein pays flamand où l’on n’a jamais parlé ch’ti ! – a lancé tour à tour, visites guidées sur les lieux de tournage et saucisse spéciale touristes. Cette cité de 4.306 âmes a vu son site web exploser : en quelques jours, l’audience a été multipliée par trois, au point d’atteindre les 500.000 pages vues par jour ! Et en un mois, Bergues, la réelle, pas la virtuelle, a vu ses visites boostées de 203 %…

Tout le monde veut voir les Ch’tis. Pire : tout le monde veut être un ch’ti (à part peut-être quelques supporters du PSG). Les politiciens, toujours prompts à la récupération. De Martine Aubry, Madame eul’ Maire de Lille qui, réélue, loue « cette énergie et cette générosité qui nous caractérisent, nous les Chtis » et clôture d’un grand « Merci gramint à tertous ! ». A Rudy Demotte, le premier Wallon de Flobecq, partie picarde du Hainaut, qui se revendique « Ch’ti belge » et s’émeut : « Il n’y a rien de plus merveilleux et de plus authentique que les cultures populaires. A travers ce film, je me suis senti appartenir à une communauté », confiait-il au Vif il y a deux semaines.

Sur la Toile, dorénavant, quand on parle mode, on parle ch’ti : « Avec Desmazières, le chausseur pas-de-calaisien par excellence, pour 9,90 euros, vous aurez des pieds 100 % ch’tis » (http://chaussure-femmes.com/ballerine-bienvenue-chez-les-chtis-386). Quand on tape sonneries de GSM, on tombe sur « Dors min p’tit quinquin » ou « Allo, quoque ch’est qu’te berdoules ? » (www.persomobiles.fr/sonneries-hifi-mp3/top/voix-ca-sonne-chti)…

Le hic, c’est que si cette escalade commence à gonfler légèrement le commun des mortels, les Ch’tis, eux, n’en peuvent carrément plus. Pour Régis Lenglos, basé à la Côte d’Opale et auteur du www.chblog.com (2) : « Derrière toute l’agitation autour du Ch’ti, il y a les habitants d’une région, frustrés, par un manque historique de reconnaissance des attraits et des valeurs indéniables de leur région. Il y a quelques années, sur la plage de Berck, un opérateur téléphonique tournait un clip. Les parapluies, sous le soleil, étaient de sortie, et de l’eau était propulsée au-dessus des acteurs ! » Et c’est Danny Boon qu’on accuse d’avoir grossi le trait.

(1) La France, en fait, ne reconnaît qu’une langue officielle, le français, ignorant les autres. Contrairement à chez nous, où la Communauté francophone de Belgique a reconnu officiellement le picard comme langue régionale endogène à part entière, aux côtés du wallon, du gaumais, du champenois et du francique (décret du 24 décembre 1990).

(2) « Proverbes, aphorismes ou maximes pour aider les gens du Nord, du Pas-de Calais, de la Picardie et du Hainaut (Belgique) à retrouver à travers leur patois les racines et la sagesse de nos anciens ».

Pour géolocaliser les membres de la communauté ch’ti partout dans le monde : www.chtribu.com

Pour mieux comprendre les Flamands de France, dévorés par les Ch’tis : http://flandre.novopress.info/? p=2964/

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