Le négationnisme du génocide tutsi sévit en Belgique
DORZEE,HUGUES
Samedi 5 avril 2008
Quatorze ans après le génocide au Rwanda, les tensions persistent sur le web et dans les cafés : le négationnisme du génocide tutsi sévit ouvertement en Belgique. Dérives racistes et discours haineux.
« Ces gens se servent de la liberté d’expression pour réhabiliter, ici en Belgique, une logique ouvertement raciste qui, au Rwanda, a conduit à l’extermination que l’on connaît », s’indigne Placide Kalisa, président d’Ibuka-Mémoire et Justice Asbl.
Les stratégies négationnistes sont désormais connues : la négation pure et simple du génocide tutsi appuyée par des ouvrages fantasques et fallacieux façon Ça ne s’est pas passé comme ça à Kigali, de Robin Philpot ; la théorie du « double génocide » assimilant les crimes de guerre perpétrés par le FPR au Rwanda et au Zaïre à un génocide anti-hutus ; la minimisation grossière des faits commis en 1994 et la place importante accordée aux complicités étrangères.
« La Belgique, capitale de l’Europe, est clairement une plaque tournante en matière d’idéologie et de productions révisionnistes », déplore Digne Rwabuhungu, de l’association Communauté rwandaise de Belgique.
Les techniques employées ? Diffuser en continu sur l’internet des textes rédigés en français ou en kinyarwanda, truffés de noms et de lieux existants, pour « attester » du génocide hutu, en les accompagnant d’un CV ronflant de leurs auteurs. Inonder les forums de discussion, sous couvert de pseudonymes, de thèses pseudo-scientifiques. Adresser, par mail, des plaidoyers réduisant le génocide tutsi à une « colère populaire et spontanée ». Exploiter les écrits du journaliste français Pierre Péan, auteur de Noires fureurs aujourd’hui poursuivi pour « complicité de diffamation raciale »… « Ils cherchent à déculpabiliser les bourreaux, renverser les responsabilités, salir la mémoire des victimes. C’est absurde, odieux et douloureux quand on sait que le génocide tutsi a été largement reconnu par l’ONU », s’indigne Eugène Mutabazi, de Remember Tutsi Genocide.
Derrière ces écrits négationnistes se cachent des ex-génocidaires, des intellectuels en exil, des réfugiés reconnus. Ils ont des relais à l’étranger (France, Canada, USA…), font du lobbying européen et bénéficient d’importants fonds privés et publics.
« Ils se réfugient derrière des associations-écrans qui changent régulièrement de nom, usent de titres pompeux et, parfois, agissent sous le couvert de cause prétendument humanitaire », dénonce Placide Kalisa. En outre, certains de ces négationnistes bénéficient de parrainages divers au sein de l’ex-CVP aujourd’hui CD&V, de l’église catholique, des Forces démocratiques de libération du Rwanda, du mouvement Hutu power en exil etc.
Chaque année, depuis 1995, des petits groupements empruntant des noms divers (COSAR, ANICA, CRF…) s’efforcent de commémorer non pas le 7, mais le 6 avril, « l’attentat terroriste ayant coûté la vie à Habyarimana Juvénal » à l’origine de la « tragédie rwandaise ». En alimentant ouvertement la théorie du « double génocide »…
En 14 ans, ces manifestants se sont déplacés de la basilique de Koekelberg à Jette, puis vers Woluwe-Saint-Pierre, devant la stèle « Sous le même ciel » inaugurée en 2004 en mémoire des victimes tutsis, jusqu’au parvis du Palais de Justice de Bruxelles…
Pour Radouane Bouhlal, président du Mrax, « il est urgent de relancer le débat politique en vue d’élargir la loi de 1995 réprimant la négation du génocide juif aux génocides des Tutsis et des Arméniens ». Un avis partagé par plusieurs associations (CCLJ, Ligue des droits de l’homme, UPJB, Association des Arméniens, Ibuka) et quelques rares parlementaires. « Car ce vide juridique, ces offensives éditoriales et l’absence de condamnations donnent aux auteurs une totale liberté », déplorent Bouhlal et Kalisa. Qui viennent d’interpeller la commission mixte de droit humanitaire et souhaitent une initiative franche des partis démocratiques…
« Qu’attend-on ?, s’interroge la diaspora rwandaise. Un conflit ouvert ? Des expressions plus violentes ? » À la veille du 7 avril, l’heure est au recueillement. Mais aussi à l’inquiétude. Car un vent de haine anti-tutsis souffle l’air de rien sur Bruxelles.
