La montre qui laisse les traders indiens réfléchir
PILET,FRANCOIS
Page 24
Jeudi 10 avril 2008
Horlogerie Une société suisse, alliée au groupe Tata, a présenté la première montre alignée sur le calendrier religieux hindou
L’ex-courtier n’a compris qu’il y a deux ans, justement, lors d’une discussion avec l’ancienne journaliste et consultante d’origine indienne Chitra Subramaniam. Tous deux vivent à Gland et s’étaient croisés « en faisant leurs courses ». Un soir devant un verre de vin, Chitra Subramaniam explique les mystères du Panchang à celui qui allait devenir son associé.
Ce calendrier religieux, dont les origines remontent au Xe siècle avant notre ère, est respecté aussi pieusement que discrètement par des centaines de millions d’Indiens. Des almanachs édités par des savants et des écoles d’astronomie indiquent chaque jour les horaires du Rahu Kalam, une période de 90 minutes qui doit être mise à profit pour la réflexion plutôt que pour l’action.
« Il ne viendrait pas à l’esprit d’un Indien de conclure une affaire ou de signer un contrat durant le Rahu, explique Chitra Subramaniam. Les échanges d’argent sont particulièrement proscrits pendant cette période. » Or, il n’est pas évident de garder en tête le rythme précis de ces périodes qui varient chaque jour au fil de la semaine. L’idée de créer une montre indiquant le Rahu traverse l’esprit des deux entrepreneurs, qui ne connaissent pourtant rien au monde de l’horlogerie.
En 18 mois, ils créent une marque, Borgeaud Watches, et réalisent des études de faisabilité. Un horloger neuchâtelois conçoit pour eux un mouvement capable de prédire les périodes du Rahu. Superposé à un calibre fabriqué par la société chaux-de-fonnière Soprod, ce mécanisme fait apparaître l’heure du début du Rahu du jour tandis qu’un deuxième cadran voit s’écouler ces 90 minutes dédiées à l’introspection et à la réflexion. Pour financer leur projet, Marc Aeschbacher et Chitra Subramaniam « font les fonds de tiroir » pour réunir « entre 2 et 3 millions de francs suisses (NDLR, entre 1,2 et 1,8 million d’euros). »
Viens le moment de présenter l’idée sur place. Un rendez-vous est organisé près de Bangalore chez Titan, la marque horlogère du tentaculaire conglomérat industriel Tata. « Voir des Suisses venir leur parler du Panchang ne devait pas être évident pour eux », se souvient Marc Aeschbacher. Les Indiens auraient pu leur rire au nez, ou piquer la mouche. A l’exposé du projet, la direction du groupe Tata reste effectivement « bouche bée », raconte Chitra Subramaniam, parcourue par un frisson d’angoisse rétrospectif. Le directeur de la recherche de la société Titan s’exclame alors : « Pourquoi n’y avait-on pas pensé avant ? »
Avec le blanc-seing du groupe indien, la marque Borgeaud devrait faire son entrée sur le marché en septembre prochain. Mais ces garde-temps mi-grégorien mi-Panchang font déjà parler d’eux dans la presse du sous-continent. Le quotidien Economic Times de New Delhi se félicite ainsi que les traders ont désormais à disposition un instrument « Swiss made » bien plus chic que leurs almanachs froissés.
Pour se faire connaître, Borgeaud ne compte que sur l’écho médiatique et le marketing viral. Quitte à offrir quelques montres à des stars de Bollywood, la capitale indienne du cinéma. « Au cours des tournages, le clap ne résonne jamais pendant le Rahu », observe Chitra Subramaniam.
La production débutera avec une ligne à quartz de 2.000 pièces à 2.800 francs (1.750 euros) et avec 150 exemplaires mécaniques dès 8.000 francs (5.000 euros). Selon les deux entrepreneurs, 300 millions d’Indiens auraient aujourd’hui les moyens de s’offrir une montre à ce prix.
