Pékin 2008 : le spectre des Jeux de 1968

MARTHOZ,JEAN-PAUL

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Mardi 15 avril 2008

Enjeux

Jean-Paul Marthoz Journaliste et essayiste

Si 2008 n’avait pas été une année olympique, les événements de 1968 au Mexique n’auraient sans doute mérité qu’une séquence furtive dans le flot d’images et d’articles qui commémorent le quarantième anniversaire d’une des années les plus intenses et les plus mythiques de l’après-guerre.

Mexico en 1968 unit dans des noces de sang la politique et les Jeux. Et pendant que la France s’interroge, se déchire et « nombrilise » sur l’héritage des barricades du Quartier Latin, le spectre du massacre de Tlatelolco et de ses centaines de victimes hante la mémoire meurtrie d’une génération mexicaine qui avait demandé la démocratie et reçu, en retour, la matraque et la mitraille. Parce qu’il fallait que le calme règne. Pour les Jeux.

Le télescopage entre le sport et la politique a toujours été un exhausteur de drame. Au fur et à mesure que s’approche l’ouverture des J.O. de Pékin, les analogies avec Mexico 1968 se gorgent de mauvais présages et esquissent un scénario menaçant.

Il y a 40 ans, la polémique avait également gâché les préparatifs de la fête. La décision du CIO d’inviter l’Afrique du Sud avait provoqué la colère du continent africain. La poursuite des discriminations au sein des fédérations sportives des Etats-Unis avait attisé le ressentiment d’athlètes noirs à l’écoute d’une communauté révoltée par l’assassinat de Martin Luther King. Inévitablement, fatalement, la politique entra dans le stade. Le 17 octobre, sur le podium, les sprinteurs Tommie Smith et John Carlos, firent le salut des Black Panthers, le poing levé ganté de noir.

Depuis les tumultes qui ont accompagné le relais de la flamme d’Olympie à San Francisco, les autorités chinoises s’attendent à des actions « peu courtoises », mais relativement indolores d’athlètes occidentaux soucieux de montrer à leur opinion qu’ils n’approuvent pas la répression. Mais elles craignent bien davantage encore ce qui pourrait se passer loin des stades. Comme à Mexico, le 2 octobre 1968…

Ce jour-là, en fin d’après-midi, des dizaines de milliers d’étudiants, de militants, de simples citoyens, s’étaient rassemblés pacifiquement sur la place des Trois cultures, dans le quartier de Tlatelolco, au cœur de la gigantesque capitale mexicaine, entre les marches d’une pyramide aztèque, le couvent franciscain de Santiago, des immeubles HLM et le siège du ministère des Affaires étrangères. Lassés de l’autoritarisme du pouvoir, révoltés par les inégalités, confrontés à la crise de l’Université, les enfants de la classe moyenne s’étaient mis en mouvement. Près du stade olympique, sur le campus de l’immense Université nationale autonome, à l’ombre des fresques murales de Diego Rivera, les jeunes prenaient la parole dans des assemblées où s’entrecroisaient le mythe du Che, tué un an plus tôt, en Bolivie, la guerre au Vietnam, l’écrasement du printemps de Prague et la mémoire d’Emiliano Zapata.

Craignant un complot castriste, obsédé par la réussite des Jeux, le président Diaz Ordaz décida de mettre un terme, coûte que coûte, aux manifestations étudiantes avant que ne débarquent les athlètes et les touristes. L’ordre fut donné de mater la contestation. La place des Trois cultures se transforma en traquenard. Les forces d’insécurité tirèrent dans la foule. Des centaines de personnes furent assassinées, des centaines d’autres arrêtées.

Quelques jours plus tard, la cérémonie d’ouverture se déroula normalement. Aucune délégation étrangère ne la boycotta. Aucun hommage ne fut rendu aux jeunes Mexicains déchiquetés par les balles de Tlatelolco.

Les analogies aveuglent parfois davantage qu’elles n’éclairent, mais comment ne pas comparer 1968 à 2008 ? Les J.O. de Mexico étaient eux aussi censés consacrer l’entrée du pays amphitryon dans la cour des grands.

Tous les économistes s’émerveillaient alors de la croissance spectaculaire de cette nation que les stéréotypes populaires réduisaient à l’image, chantée par Aznavour, du « Mexicain basané allongé sur le sol, le sombrero sur le nez en guise de parasol ». Des centaines de milliers de touristes américains affluaient sur les plages scintillantes d’Acapulco. Le majestueux Paseo de la Reforma, qui traverse Mexico, était flanqué d’hôtels ultramodernes. A Monterrey, au nord du pays, les Garza-Sada bâtissaient des usines dignes du « premier monde ». Des écrivains d’un talent exceptionnel, Carlos Fuentes, Octavio Paz, Juan Rulfo, inscrivaient leur pays dans l’univers littéraire mondial.

Tirant sa légitimité de la Révolution mexicaine du début du siècle, l’Etat régnait sans partage. Derrière sa rhétorique populiste, l’inoxydable Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) reflétait sans état d’âme les intérêts d’une caste sûre de son bon droit et convaincue de son destin. Dénué de prétentions idéologiques, il se bornait à exploiter un nationalisme à fleur de peau, gratifiait ses hommes d’affaires de mille prébendes et pratiquait la politique du « pan o el palo », le pain ou le bâton. Achetant les syndicats, corrompant les administrations, cooptant les intellectuels, le régime étouffait par la censure et la répression toute véritable contestation.

En 1968, les nerfs à vif, le gouvernement perdit son sang-froid, provoquant le désastre qu’il voulait exorciser. Dénonçant un complot là où il y avait un sursaut citoyen, Diaz Ordaz fit régner l’ordre. Comme Deng Xiaoping le fera, en 1989, sur la Place Tien An Men. Comme Hu Jintao au Tibet…

« Le sang a séché sur la terre de Tlatelolco », écrivait en 1968 la journaliste Elena Poniatowska. « Mais, prévenait-elle, des fleurs surgiront plus tard entre les ruines et les sépulcres ». Peu à peu, condamné pour sa brutalité, disqualifié par la honte qu’il avait imposée à son pays, le PRI dut céder des parcelles de pouvoir. Jusqu’au jour, en juillet 2000, où les électeurs mirent fin à son règne.

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