Pierre Desproges est vivant. Etonnant, non ?

CROUSSE,NICOLAS

Vendredi 18 avril 2008

L’humour anti-cons de Monsieur Cyclopède était un condensé de clownerie, de provocation et de misanthropie. 20 ans après sa mort, Desproges reste d’une folle explosivité.

Au cimetière du Père-Lachaise, juste en face de la tombe grande comme un piano à queue de Michel Petrucciani, ou de celle, monumentale et bordée de moult fleurs en plastique, de ce Jim Morrison du XIXe siècle qu’était Frédéric Chopin, on trouve un tout petit lit à baldaquin d’enfant. Ce minuscule jardin sauvage, c’est la tombe de Pierre Desproges. Le voilà nain posthume de Petrucciani, doublé de la mouche zézayante du compositeur romantique.

Bigre : en termes de « nécromat » (l’audimat officiel des morts), l’humoriste limousin ne fait pas le poids. Chopin a ici ses groupies, envahissantes. Et même Petru se la joue nouvelle star.

Personne pour pleurer les vingt ans de la mort de Desproges ? Et pour cause : contrairement à ce que d’aucuns ont affirmé via communiqué de presse, le 18 avril 1988 (« Pierre Desproges est mort. Etonnant, non ? »), Desproges est en réalité vivant. Et n’a sans doute jamais été aussi frétillant. Certes : on ne l’entend plus tellement dans le poste. Certes, ses spectacles se font rares. Mais l’homme a désormais pris ses quartiers dans les Lettres. On le (re)découvre sur papier. Et l’on se rend compte, vingt ans après sa mystérieuse fugue, que c’est désormais un classique. Bien plus qu’un moderne.

Qu’est-ce qui explique l’incroyable résistance de l’Œuvre (pouf, pouf !) de Desproges ? Son inimitable style. Son goût, presque aristocratique, pour le beau langage, hérité de Vialatte, Brassens et autres irréductibles ennemis des imbéciles heureux qui sont nés quelque part. Son allure, nonchalante et acide, de punk bourgeois, élégant et burlesque. Sa façon de transformer le verbe en cocktail Molotov (une louche de lyrisme, une pincée de préciosité puis hop !, un formidable rot de l’âme. Agitez le tout et observez). Un élitisme atypique, moitié misanthrope, moitié potache. Rien de tout cela ne prend une ride.

Las : si l’élevage de rigolos n’a aujourd’hui jamais été aussi intensif, si le marché du rire est aujourd’hui coté en Bourse, chez Cauet ou chez Bouvard, l’esprit de fronde, d’indépendance et d’insubordination qu’incarnait Desproges se porte bien mal. « Aujourd’hui, commente François Morel dans l’hommage à Desproges que publient les éditions Points/ Seuil, les comiques pérorent à la télé, se prennent pour des vedettes du top 50, quelquefois appellent à voter Sarkozy. »

En cela, Desproges n’est pas un « moderne » (même si l’on peut compter sur l’époque pour le transformer, en ces jours de commémoration, en icône – c’est commode : les morts ne peuvent pas se défendre). C’est, par contre, un homme dont on a plus que jamais besoin.

Que dirait-il, au fond, Desproges, de l’état du monde en 2008 ? Sans doute se ferait-il les dents sur les talk-shows « ardissonnants », et leur cocktail de célébrités (une nouvelle star, un politique en promo, une hardeuse philosophe, un rugbyman humanitaire, un rappeur et c’est dans la boîte, coco). Sans doute flinguerait-il la téléréalité et les nouvelles communications. Stigmatiserait-il l’angélisme suspect de certains prôneurs de Marche blanche. Chargerait-il l’analphabétisme galopant de la génération « nouvelle ortograf » (SMS, chat and co). Pointerait-il du doigt, en lorgnant vers Pékin et le Tibet, « cette hargne mordante des artistes engagés qui osent critiquer Pinochet à moins de dix mille kilomètres de Santiago ». Et s’étonnerait-il que la discrimination positive, dont il parlait déjà dans les années 80 (aveugles : non-voyants ; sourds : non-entendants ; cons : non-comprenants…), ait pris des proportions démesurées.

« Si tu avais été un produit, écrit son ami – et complice sur Monsieur Cyclopède – Jean-Louis Fournier, tu aurais été un produit détergent. Ici-bas, depuis ton départ, les choses ne se sont pas arrangées, c’est pas très drôle, on n’a plus le droit de fumer, ni de boire, il va bientôt être interdit de mourir. »

« Aujourd’hui ? », s’interroge Stéphane Guillon, humoriste et chroniqueur à Canal +, en s’adressant à Desproges. « La droite est au pouvoir, Le Pen a été réélu président du FN, il y a même un type, Hortefeux, qui veut faire passer des tests ADN aux immigrés (…) » Qui plus est, « on reçoit le colonel Kadhafi à Paris. Non, pas en prison. En visite officielle. Oui oui… Kadhafi, le type qui a fait exploser un Boeing de la Pan Am en plein vol quatre mois avant votre mort. Eh bien, on lui a offert une tente chauffée, du champagne et des putes. Vous voyez, cher Pierre, le monde tourne bien, vous ne nous manquez pas du tout. »

Et Sarkozy ? Carla Bruni ? Bush ? Qu’en dirait-il ? De grâce, n’enfonçons pas des portes ouvertes.

Entre 1970 et 1988, Pierre Desproges enfourcha sa plume comme d’autres brandissent leur sabre : pour tenter de décapiter quelques moulins à vent. Parmi ses nombreuses têtes de gondole, l’intelligentsia, lavée avec Ariel, des nouveaux philosophes, cosmétiques. Le bêtifiant jeunisme. Le charity-business des « humanistes sirupeux ». Les cours médiatiques de tous poils. Ou le foot, ultime opium d’un peuple qui va jusqu’à brader ses dieux.

Aussi intrépide que profondément imprévisible, l’écriture de Desproges noyait son militantisme anti-cons derrière un excès de pudeur. On le disait méchant ? Son ami Fournier réplique, en s’adressant à lui : « Tu n’étais pas méchant, simplement tu ne faisais pas semblant d’aimer les gens comme beaucoup, qui sont friands d’audimat, le font. Toi tu faisais plutôt semblant de ne pas les aimer. » Brouilleur de pistes, plus facétieux que tordu, Desproges cachait sa misanthropie galopante de petit frère de Kafka derrière des blagues de garnement, que n’auraient pas forcément désavoué les comiques du cinéma muet… voire la génération Jackass.

Vingt ans après sa mort, Desproges, qui suce les racines de Petrucciani et joue les gaz volatils de Chopin, est en somme à sa place : hors du temps. Comme en apesanteur. Normal, conclut joliment l’humoriste Vincent Roca : « Il volait à dix centimètres du sol, il faisait des claquettes avec les mots, il dansait. C’était un épéiste. Il disait avec des fleurets. Pas mouchetés. Sabre émouvant. Glaive illimité. Le cimeterre des élégants. »

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