Trois ministres belges autour de Kabila

BRAECKMAN,COLETTE

Lundi 21 avril 2008

RDC A peine arrivé à Kinshasa, le trio belge est déjà divisé

Les ministres belges des Affaires étrangères et de la Coopération au développement, Karel De Gucht et Charles Michel ont rejoint ce lundi soir leur collègue de la Défense, Pieter De Crem pour un entretien conjoint avec le président congolais Joseph Kabila.Les ministres belges ont défendu des intérêts bien sentis. Mais les Congolais ont désormais d’autres priorités.

KINSHASA

DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE

Débarquant en force à Kinshasa, les trois ministres belges, Karel De Gucht, Charles Michel et Pieter De Crem avaient un double objectif. Le premier était de démontrer que le gouvernement Leterme s’exprime désormais d’une seule voix sur la scène internationale et n’autorise plus les diplomaties parallèles, qu’elles soient francophones ou, comme dirait Pieter De Crem, « dictées par l’Internationale socialiste ». Le deuxième objectif était de s’entretenir avec les dirigeants congolais d’un certain nombre de sujets d’inquiétude, au premier rang desquels les accords économiques passés avec la Chine.

Ayant fixé eux-mêmes la date de leur visite, les Belges sont tombés sur des interlocuteurs congolais fatigués physiquement par les voyages, mais confortés par de récents succès diplomatiques et la sollicitude que leur témoignent de nouveaux partenaires… Sommet régional consacré au Zimbabwe, sommet Inde-Afrique à New Delhi, réunion au Conseil de Sécurité, désormais présidé par l’Afrique du Sud, le président Kabila comme son ministre des Affaires étrangères Mbusa Nyamwisi sont rentrés des Etats-Unis épuisés par un vol de 14 heures.

La fatigue physique, conjuguée à un regain d’assurance éprouvé par des dirigeants désormais courtisés sur la scène internationale, a peut-être rendu les Congolais moins enclins à supporter la rude franchise de leurs amis belges. En compagnie du ministre de la Défense Chikez, Mbusa Nyamwisi fut le premier à rencontrer le trio ministériel. Comme s’ils s’étaient réparti les rôles, Karel De Gucht attaqua bille en tête, déplorant que la Commission des droits de l’homme de l’ONU, répondant à la demande de Kinshasa, ait supprimé le poste de rapporteur spécial pour le Congo. Les Congolais, tout en reconnaissant la persistance de nombreux problèmes, avaient souhaité que l’on prenne mieux en compte les progrès accomplis depuis les élections.

De Gucht aborda alors un sujet de déception beaucoup plus concret : alors que le port d’Anvers avait déjà rénové un quai de quelques mètres dans le port de Matadi dans l’espoir de se voir confier la rénovation totale des installations, le contrat final ne fut pas confié aux Flamands, mais aux Emirats arabes unis. Voilà qui menait tout droit au fond du problème : les contrats passés avec la Chine. Cette charge-là fut menée avec élégance par Charles Michel, qui s’inquiéta, très courtoisement, de la qualité des travaux, des retombées sur la population, du poids économique des contreparties promises (10 millions de tonnes de cuivre). A Washington, le Fonds monétaire avait déjà brutalement qualifiés ces contrats chinois de « non concessionnels, discriminatoires et non soutenables ». S’ils persistent dans leur opposition aux contrats chinois, les Belges risquent d’être évincés par les Britanniques qui ont proposé un « montage triangulaire » où, entre la Chine et le Congo, ils proposeraient leur expertise en matière africaine ! Face aux ministres congolais, les Belges rappelèrent les efforts déployés pour stabiliser le pays, le financement des élections, l’ampleur de leur coopération et de Gucht cita les 750 millions de dollars promis par l’Union européenne (mais très loin d’être déjà mis en œuvre)… En face d’eux, les Congolais aussi

jouaient en équipe. Alors que Mbusa Nyamwisi répétait que dans ce vaste pays il y a place pour tous les partenaires, le ministre de la Défense Chikez menait l’offensive, exprimant une déception partagée par toute l’équipe dirigeante. Il dénonça les lenteurs des procédures de coopération, la faiblesse des montants effectivement dépensés sur le terrain et surtout, il s’exclama qu’arrivés à la moitié de leur mandat les dirigeants congolais ne peuvent se permettre d’attendre : « Il nous faut du concret, des résultats… » Et de citer le partenariat militaire, où De Crem s’est engagé à former des hommes du génie, à intensifier la coopération médicale…

Quelques instants après la fin de ce premier entretien, assez rugueux, le président Kabila faisait savoir que, fatigué par son long voyage, il reportait à plus tard l’audience prévue. Et dans l’après-midi, on vit Pieter De Crem se diriger seul vers la présidence, estafette précédant ses deux collègues laissés en face des journalistes auxquels ils expliquèrent qu’il était normal que le ministre de la Défense, venant au Congo pour la première fois, bénéficie d’un entretien séparé… Un cas de figure auquel l’ambassadeur de Belgique s’était cependant opposé jusqu’au bout…

Même s’ils ont des arguments lorsqu’ils dénoncent la mauvaise gouvernance persistante et s’entêtent à demander un droit de regard sur les contrats chinois, les Belges ont été obligés de constater que leurs interlocuteurs avaient changé : amis certes, partenaires encore, mais d’autant moins enclins à supporter la diplomatie de l’injonction que de nouvelles perspectives se dessinent. Ainsi par exemple, lors du sommet Inde-Afrique, Delhi a promis de mettre en œuvre un fonds de 780 millions de dollars permettant les transferts de technologie au bénéfice des petites et moyennes entreprises tandis que la société brésilienne HRT Pétroleum, filiale de Petrobras, s’est engagée, dans un délai de deux ans, à explorer puis mettre en exploitation le pétrole qui gît à 5.000 mètres en dessous de la cuvette centrale. Le ministre des Hydrocarbures Lambert Mende résume le sentiment général de l’équipe gouvernementale : « Certes, nous mettons en gage nos ressources minières, mais c’est pour nous développer au plus vite. C’est un continent que nous devons construire et pour ce faire nous avons besoin de tout le monde… »

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