Les Italiens Wu Ming : une plume pour tous

DORZEE,HUGUES

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Mardi 22 avril 2008

Littérature « Copyleft » et lecteur « acteur »

Nom de code : Wu Ming. Profession : écrivain à cinq mains. Mission : désacraliser le livre, créer sans contraintes.

AuAu commencement, il y avait Luther Blissett. Un héros populaire sorti tout droit de l’imagination de quelques anarcho-activistes italiens bien décidés « à déclencher l’enfer dans l’industrie de la culture ». A l’arrivée, on tombe sous le charme d’un collectif de cinq écrivains réunis sous le nom de code Wu Ming, devenu ovni littéraire, véritable phénomène virtuel et poil à gratter de la propriété intellectuelle avec le concept de « copyleft ». « Au terme de notre Plan quinquennal, comme au temps de l’Union Soviétique, nous avons décidé de “tuer“ Luther Blissett, même si son nom n’est pas tout à fait éteint », raconte, depuis Bologne, Wu Ming 2, le porte-parole du collectif.

Luther Blissett s’inspire du nom d’un footballeur anglais des années 80 d’origine afro-caribéenne. Entre 1994 et 2000, ce personnage fictif a mis le souk dans toute l’Italie, et bien au-delà. En multipliant les canulars médiatiques. Et en faisant sauter quelques verrous culturels autour du sens de la création, du pouvoir de la presse ou de l’art comme marchandise…

Ici, le Luther Blissett Project a lancé la célèbre émission Perdu de vue à l’italienne (Chi l’a visto) sur les traces d’un soi-disant artiste conceptuel mystérieusement disparu lors d’une ballade en VTT. Plus loin, il a présenté, à la Biennale de Venise, une série de tableaux prétendument peints par Loota, une femelle chimpanzé, victime de persécutions dans le secteur pharmacologique ! Plus loin, il a détourné un bus romain, balancé une série de « cinglés imaginaires » en ligne, bidouillé quelques musiques « déviantes »

Et puis, l’an 2000 arrivant, la bande bolognaise du Blissett Project a décidé de se faire « seppuku » – un suicide rituel à la manière des samouraïs. Avant de (re)naître sous le label Wu Ming, ce qui signifie « sans nom » ou « cinq noms » en chinois… « C’est aussi un hommage à la dissidence, rappelle WM 2. Wu Ming est une signature très commune parmi les citoyens chinois qui demandent la démocratie et la liberté d’expression. C’est aussi un refus de la machine à fabriquer de la célébrité ».

Ils sont cinq. Tous Italiens. Agés de 35 à 45 ans. Philosophe, économiste, spécialiste de la boxe thaï… Leur état civil est connu de tous, mais ils avancent masqués, considérant que leur travail « vaut plus que leur histoire personnelle ou leur image ». Ils écrivent à cinq mains, mais aussi en solitaire. Ces cinq lascars désacralisent l’écrivain, bousculent les codes narratifs, donnent un sens inédit à la création romanesque.

Ils phosphorent en groupe, s’accordent sur un scénario, définissent des personnages, nourrissent par mail le contenu… « Puis l’un de nous se dit : “Je suis en mesure de l’écrire“. Ça reste un processus en mouvement, avec une confiance totale entre nous », ajoute WM 2. Via leur site web, les « sans nom » invitent les lecteurs à créer sur et autour du texte, comme dans leur dernier opus Manituana (disponible en français d’ici peu). « Le champ est ouvert. Le lecteur annote, amplifie, conseille et relance nos écritures. Il puis il y a des déclinaisons « open source » : BD, théâtre, musique… ». Et la démarche plait. Et Wu Ming cartonne : 90.000 visiteurs par mois sur leur site, un bulletin (Giap) diffusé à 9.000 abonnés, plus de 300 rencontres en Italie et ailleurs…

« Aujourd’hui, le lecteur ne veut pas seulement consommer un livre, acheter un produit, conclut WM2. Il veut aussi agir, participer. Nos histoires sont à tout le monde. L’auteur se nourrit des gens, il doit pouvoir le leur rendre ». Entre le surréalisme façon Lautréamont (« Le plagiat est nécessaire, le progrès l’implique »), le « free business » et l’idée de « copyleft », les Wu Ming sont clairs : « Le livre a un prix, il doit être rétribué. Mais, en parallèle, il faut aussi garantir le droit des lecteurs ».

www.wumingfoundation.com

Une soirée liégeoise sans nom

Le 23 avril, Liège s’offre une soirée Wu Ming. Au programme : la projection d’un documentaire d’archives réalisé par la Maison du jazz, une rencontre avec les Wu Ming 1 & 2, et leur traducteur, Serge Quadruppani, des concerts…

Organisée au Jardin Botanique, dans la Maison de l’environnement, cette soirée spéciale a été concoctée par plusieurs acteurs locaux (ULg, CAL, Le Comptoir, Le Livre aux Trésors…). L’occasion d’entrer dans l’univers singulier des « sans noms ». Et de (re)découvrir leurs derniers opus : New Thing et Guerre aux humains, aux éditions Métailié.

Deux romans hors norme, à l’écriture dense, ciselée, syncopée et tellement atypique dans le paysage romanesque.

Wu Ming 1 et 2 nous embarquent hors des sentiers battus, dans un monde où les arts et la politique s’entremêlent, où les références à l’histoire contemporaine et le sens de la fiction nous invitent à revoir tous nos codes conventionnels.

WM1 nous plonge dans les Etats-Unis de 1967, du jazz de Coltrane, du Black Power et du « new journalisme ». Et WM2 dans l’écoterrorisme, les combats de gladiateurs et la naissance de la « civilisation troglodyte ». C’est rafraîchissant, ébouriffant, totalement novateur. A (re)lire, à voir et à comprendre le 23 avril à Liège.

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