Le Congo, parent pauvre de l’aide occidentale
BRAECKMAN,COLETTE
Jeudi 24 avril 2008
RD Congo Kinshasa va chercher la coopération là où il la trouve
Se pourrait-il que les cinq chantiers de la reconstruction, si longtemps promis, démarrent enfin ?
D’autres signes confortent les plus optimistes : des arpenteurs chinois ont été vus prenant des mesures avant d’entamer la construction du boulevard périphérique, qui devrait désengorger une capitale paralysée par une circulation anarchique et une voirie inexistante. Au Katanga également, des engins chinois ont commencé à travailler du côté de la frontière zambienne, tandis qu’au Sud-Kivu, la route reliant Bukavu à l’aéroport de Kavumu pourrait être bientôt débarrassée de ses fondrières béantes.
Si ces prémices se confirment, ils pourraient peut-être dissiper la morosité ambiante et rendre l’espoir à une population qui n’a toujours rien vu des promesses qui lui avaient été faites au lendemain des élections. On allait voir ce qu’on allait voir…
Les promesses se multipliaient, formulées par Louis Michel au nom de l’Union européenne, par Paul Wolfowitz qui dirigeait encore la Banque mondiale, par les coopérations bilatérales, Belges et Britanniques se disputant la tête du peloton.
Plus d’un an après la mise en place du gouvernement formé par Antoine Gizenga, c’est avec amertume que le président de l’Assemblée, Vital Kamerhe, relève que, sur le total de l’aide promise par la communauté internationale, 28 % seulement ont été effectivement versés.
Pire encore : alors que le Congo pensait atteindre ce printemps le quasi mythique « point d’achèvement » de l’initiative en faveur des pays pauvres et très endettés (PPTE) dans ses négociations avec la Banque mondiale, ce qui aurait signifié l’effacement d’une partie substantielle de sa dette, la « carotte » a encore été reculée de plusieurs mois. Un conseiller du Premier ministre Gizenga se désole : « Les 800 millions de dollars que nous déboursons chaque année pour ces remboursements représentent 32 % du budget du gouvernement. »
Ce retard est dû à des « dérapages », provoqués par des dépenses imprévues : Kinshasa, fin 2007, a dû faire face à la rébellion du général Nkunda, dans l’Est du pays, qui représentait un défi évident pour l’autorité de l’État, et l’offensive militaire s’est soldée par une défaite à Mushake et la perte d’un matériel militaire important (d’autant plus coûteux que le pays est toujours soumis à un embargo sur les armes). L’engagement avec Nkunda avait été déconseillé par les Occidentaux, qui préconisaient plutôt la neutralisation des groupes armés hutus. Se pliant aux conseils, voire aux pressions, de la communauté internationale, les autorités ont alors organisé une ambitieuse conférence de paix à Goma, qui s’est conclue sur un acte d’engagement prévoyant le désarmement de tous les groupes armés. Victime de son succès, cette conférence a rassemblé deux fois plus de participants que les 550 personnes prévues au départ et coûté plus de six millions de dollars.
Malgré leurs promesses de soutien, les bailleurs ne se sont pas encore acquittés des sommes promises, et les huissiers de la Banque mondiale n’ont pu que constater la réalité des dépassements budgétaires.
A ces carences s’ajoutent évidemment des facteurs qui relèvent de la souveraineté nationale : alors que le gouvernement faisait face à des grèves en cascade (enseignants, médecins, transporteurs routiers) protestant contre l’insuffisance de leurs salaires, les députés n’ont pas hésité, à voter des indemnités parlementaires de plus de 4.000 dollars par mois, auxquels s’ajoutent les divers frais de mission et l’octroi de véhicules de fonction. Faut-il souligner aussi les habitudes de corruption, si difficiles à éradiquer, au sein de l’appareil judiciaire, des services de sécurité, sinon des plus hautes instances de l’Etat ?
Ces réalités ne suffisent cependant pas à expliquer la lenteur des déboursements de l’aide promise. Les premières raisons invoquées sont d’ordre technique : les Congolais peinent à rédiger des dossiers susceptibles d’être acceptés par les bailleurs. La chaîne de décision est trop lente, les projets devant passer par la signature de deux ou trois ministres congolais, puis par les différentes strates des administrations nationales ou internationales, des formalités qui peuvent prendre deux ou trois ans. La procédure d’appel d’offres est tellement sophistiquée que seules des entreprises non congolaises peuvent y répondre. Et enfin, lorsque le projet démarre, les salaires des expatriés et leurs facilités (maison, voiture, personnel…) représentent 30 % du coût total. A ces exigences, officiellement dictées par le souci de transparence, la volonté de réduire les risques de corruption – mais la question est-elle bien pertinente lorsque se trouvent face à face un expatrié qui gagne 3.000 ou 4.000 euros par mois et son homologue local qui doit se satisfaire de 300 ou 400 dollars ? – s’ajoutent les impératifs de la conditionnalité : bonne gouvernance, respect des droits de l’Homme et, clause non écrite mais bien réelle, respect de certaines exigences des bâilleurs.
Sur ce dernier point, il est clair que les autorités congolaises issues des élections se sont montrées jalouses de leur toute nouvelle légitimité.
C’est ainsi que le Premier ministre Gizenga, qui a pris deux mois pour former son gouvernement (délai vivement critiqué à l’époque par M. De Gucht) a écarté plusieurs personnalités qui lui étaient fortement suggérées, parce qu’elles étaient citées dans les différents rapports de l’ONU sur le pillage des ressources naturelles. Il a préféré choisir des hommes neufs, qui furent aussitôt qualifiés d’inexpérimentés dans les chancelleries. En outre, plusieurs ténors des anciens mouvements rebelles et en particulier du RCD-Goma (désavoué par les électeurs) n’ont pas trouvé place dans les nouvelles institutions, malgré une forte représentation au sein de l’armée, ce qui a mécontenté le Rwanda et de hautes personnalités européennes et américaines. A cela s’est ajoutée la réticence des autorités à voir le Comité d’accompagnement de la transition (CIAT) composé des ambassadeurs occidentaux rejoints par les représentants de l’Angola, de la Chine et de l’Afrique du Sud, être reconduit dans l’exercice de sa tutelle sur le pouvoir. Le nouveau club des « amis du Congo » qui ne rassemble plus que les Occidentaux, ne jouit plus de la même audience ni du même accès à l’autorité que le défunt CIAT. Et la proposition belge d’un médiateur international pour le Nord-Kivu a fait long feu.
Requérant l’anonymat, un officiel congolais ne cache pas sa déception : « Au Liberia, les Britanniques ont payé les fonctionnaires durant la première année qui a suivi les élections. En Centrafrique, les Français ont fait de même pour soutenir François Bozizé. Chez nous, rien de tel ne s’est produit, les nouvelles autorités n’ont pu compter sur aucune aide exceptionnelle. » Officiellement, les autorités congolaises ont été félicitées pour le souci de transparence qui les a conduites à « revisiter » les accords miniers et à publier les conclusions de la commission gouvernementale, assistée par le Centre Carter. La révélation de ce pillage en col blanc, qui a aliéné 33,6 % du territoire, devrait amener de sérieuses remises en cause des accords conclus avec les plus grands opérateurs miniers occidentaux. On peut se demander si, officieusement, cette démarche sera portée au crédit du régime par des gouvernements qui ont souvent protégé les intérêts de leurs opérateurs économiques…
Déçus par la lenteur de l’aide occidentale, qui ne représente plus que 33 % du budget actuel (contre 52 % durant la transition), constatant que le secteur minier n’avait contribué que pour 6 % au budget de l’État, pressés d’entamer les chantiers de la reconstruction avant d’organiser les prochaines élections locales et de se préparer, déjà, pour l’échéance de 2011, les autorités congolaises ont fini par se tourner vers la Chine pour conclure « l’accord du siècle » : dix millions de tonnes de cuivre contre huit, sinon dix milliards de crédits divers et de travaux d’infrastructures (3.000 kilomètres de routes, 143 hôpitaux et centres de santé, quatre universités…).
Le pari de ces accords présentés comme « gagnant-gagnant », est audacieux. Mais, dicté par un sentiment d’urgence, il marque aussi l’échec flagrant de l’aide au développement des Occidentaux. Un échec d’autant plus paradoxal qu’il vient après le remarquable succès de l’organisation des élections…
