Sarkozy, pain bénit de la satire

VANHOENACKER,CHARLINE

Mardi 29 avril 2008

Presse Pourquoi le président français est-il « le » bon client des caricaturistes ?

Le pain augmente pour les Français, mais il est béni pour les humoristes. La satire en dit long sur le Président...

PARIS

DE NOTRE CORRESPONDANTE

A lire dans un sursaut d’épaule gauche, le doit pointé vers un interlocuteur : « Pourquoi ? Vous me posez la question. Eh bien moi je vais vous le dire. Je vais vous répondre, parce que moi je dis les choses. » Vous venez d’imiter Nicolas Sarkozy. Facile. Il fournit lui-même « la glaise que les satiristes vont pétrir », explique Albert Algoud, qui publie bientôt le Journal intime de Nicolas S. (Chiflet et Cie)

Car si le Président est déjà passé mille fois par la moulinette de l’analyse des communicants, sémiologues, psychanalystes et spécialistes de tout poil, il est une corporation qui l’observe avec particulièrement d’acuité : les humoristes.

Ils affirment tous s’être fait doubler par la réalité. « Au moment où j’ai imaginé le titre de mon spectacle, Sarkoland, Nicolas Sarkozy ne s’était pas encore exposé à Disneyland avec sa compagne, raconte l’imitateur Gérald Dahan. Je me suis dit : s’il continue, il va dépasser mes sketchs avant que je ne les fasse sur scène. Vous verrez que dans quatre ans, il aura fait un duo avec sa femme, et on va le retrouver à La soirée des Enfoirés ! »

Laurent Gerra fait le même constat : « Quand j’ai fait dire à Nicolas Sarkozy “Casse-toi, pauv’ con” sur une des photos de mon livre, il ne l’avait pas encore dit au Salon de l’Agriculture ! »

Pour Gérald Dahan : « Le caricaturiste le plus drôle de Sarkozy, c’est lui-même ». Pierre Kroll, caricaturiste au Soir, confirme : « Un personnage réussi s’écarte du vrai pour devenir plus vrai que nature. Et pour ça, difficile de trouver mieux que Nicolas Sarkozy ! » Il le dessine souvent en pensant à cette phrase d’Alain Finkielkraut : « “Quand on est président, on fait au moins semblant de préférer le Louvre à Disneyland.” Je lui dessine aussi un sourire éternellement satisfait. »

Dans le contexte de dégringolade du Président dans l’opinion, « la caricature est pour lui une seconde peau : elle est venue se superposer à la peau réelle. La caricature et son modèle sont devenus blanc bonnet et bonnet blanc, et c’est la pire chose qui pouvait lui arriver ! », estime Albert Algoud. « C’est le messie et le christ de la société du spectacle définie par Guy Debord : ce n’est pas le showbiz où le paraître l’emporte sur l’être. C’est plus profond que ça. C’est le capital concentré à tel point qu’il est devenu image. Nicolas Sarkozy étant le défenseur du capital et l’ami de Bolloré, il est devenu image, personnage virtuel. Il n’a plus de réalité charnelle, c’est une image de papier vue cent fois en couverture des magazines. S’il avait déposé son nom comme label, comme marque, il toucherait des droits peinard ! »

Selon Gérald Dahan, « La définition du sarkozyme, c’est « tout assumer sans peur du paradoxe » : accepter que Kadhafi plante sa tente près des Champs-Elysées tout en détruisant celle des SDF. Quand je l’imite, j’essaye de me placer dans le réalisme plutôt que dans la caricature ».

Le Président irait-il jusqu’à cultiver ce paradoxe dans la satire ? « La caricature, qui place un personnage lointain dans le quotidien, le rend plus proche. Ça peut aussi servir Nicolas Sarkozy, d’autant qu’il est très libéral envers le travail des caricaturistes : en tant que ministre de l’Intérieur, il avait soutenu les dessinateurs de Charlie Hebdo par une lettre lue au procès des dessins de Mahomet, ce qui a contribué au non-lieu », relève Albert Algoud.

Libéral, Nicolas Sarkozy semble l’être aussi pour les photos. Le livre de Laurent Gerra, Sarko Story (éd. Fetjaine), est révélateur à cet égard : « En plus des tics verbaux, il a des tics comportementaux. Il pointe sans arrêt du doigt. Nous n’avons retouché aucune photo : toutes ses grimaces sont authentiques ! Avec le numérique, les photographes mitraillent tellement qu’il y a plus de matière visuelle qu’avant. Ses mimiques sont tellement expressives qu’on peut lui faire dire plein de choses, explique l’imitateur. Mais il est déjà en train de se chiraquiser. Rappelez-vous, au début de son premier mandat, Jacques Chirac était lui aussi très nerveux. Alors, la caricature évolue aussi. »

Un filon commence à se tarir, celui où, « à vouloir descendre du piédestal régalien en venant taper sur l’épaule, Nicolas Sarkozy a confondu “familiarité” et “popularité” : en se mettant au niveau d’un marin-pêcheur, il tend la perche pour que celui-ci le traite d“enculé” ». Pierre Kroll n’est pas inquiet : « On trouvera autre chose ! »

Les imitations des Gérald Dahan ont déjà évolué : « Aujourd’hui, je mets l’accent sur sa mégalomanie, et surtout son mode de réponse, fondé sur une autre réponse, imparable, qui force l’interlocuteur à être d’accord avec lui. Si vous lui dites que sa politique est trop sécuritaire, il répondra : “ Vous aimeriez, vous, que votre enfant se fasse violer par un chien dangereux ?” »

Pierre Kroll s’amuse à dessiner ses talonnettes : « Ça traduit une manière de faire politique, il cherche à se grandir, à se vouloir de Gaulle. » Mais à l’écrit, « la moquerie sur le physique relève du business de l’extrême droite, dans la tradition polémique française. Léon Daudet pouvait verser dans la méchanceté envers Léon Blum ou Aristide Briand, arrivant vite à la caricature raciste ou antisémite, explique Albert Algoud, qui croque Nicolas Sarkozy en une phrase, C’est un personnage monté sur ressorts, un zébulon qui tourne à vide ».

La caricature nous rappelle à la réalité : « Il promettait en campagne “La France d’après”. Mais c’est aujourd’hui ! »

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