Mai 68 s’affiche, « Jouissez ! »
LEGRAND,DOMINIQUE
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Mercredi 30 avril 2008
L’imagination au pouvoir : l’impact des affiches d’il y a quarante ans fut immédiat. Il ne faiblit pas. Feuilles d’un jour en lutte, à La Louvière.
Le 8 mai 1968, l’école des Beaux-Arts de Paris est en grève. Grosse colère contre le gouvernement gaulliste. La contestation s’organise ; on ouvre les portes des Beaux-Arts à tous les étudiants, artistes, peintres, graphistes, travailleurs. La machine s’emballe. L’Atelier populaire entame une production effrénée, 600.000 affiches en deux mois.
La première est tirée le 14 mai. C’est une lithographie : « Usine-Université-Union ». « Elle est arrachée aux mains des imprimeurs par des étudiants et immédiatement collée dans la rue. Le moyen de communication est trouvé ! », évoque Julie van der Vrecken, qui s’est penchée avec passion sur ces feuilles d’un jour. Les mots d’ordre suivent l’actualité révolutionnaire et la houle des assemblées générales. Les tirages sont faits jour et nuit, jusqu’à 3.000 exemplaires pour certaines affiches. La jeunesse imprime ses signes et ses mots neufs sur tout support qui lui tombe sous la main.
La ville est un grand livre d’images et de slogans : « Le style vient de la technique. La sérigraphie engendre des aplats et des motifs simples, analyse Catherine de Braekeleer, directrice du Centre de la gravure. Dès 1968, des collectionneurs récupèrent les affiches estampillées après contrôle du comité d’idéologie. Des artistes comme Alechinsky, Asger Jorn ou Cremonini vont aussi éditer, reversant une part du produit de la vente aux étudiants. »
Une affiche de Cremonini est la clé de l’une des collections particulières montrées au Centre. Eric Kawan est un gamin en mai 68. Sa maman lui rapporte une affiche de Paris. Il la punaise au-dessus de son lit. Le virus ne le quitte plus. « Il collectionne pour le graphisme, la composition, le slogan plutôt que des affiches à textes, poursuit Catherine de Braekeleer. Ce sont pour la plupart des affiches iconiques. »
Mai 68, c’est l’imagination au pouvoir, mais aussi une révolution graphique totale dans l’histoire de l’affiche. Cette esthétique va influencer toute la publicité, où l’on va retrouver les aplats, l’image encadrée par le slogan.
« Ce qui se passait et se vivait à Bruxelles n’était que l’écho, le reflet des événements parisiens », se souvient Marcel Bolle de Bal, professeur émérite de l’ULB, soixante-huitard lucide et fidèle. Cet écho du célébrissime « Jouissez sans entraves » se mue en révolution culturelle et en lutte ouvrière dans un pays où la première contestation estudiantine avait été « l’affaire de Louvain », dès 1962.
En 1968, les étudiants élargissent les revendications du mai parisien à la politique internationale, comme en témoigne un choix d’affiches au premier étage du Centre. On y revit l’occupation du Palais des beaux-arts menée par Jo Dustin, Roland Denayer, Bernard Villers, et la naissance des Ateliers populaires de Bruxelles. Constitué de Camille De Taye, Jean-Pierre Point et Lionel Vinche, le groupe Yucca s’inscrira très vite dans le collectif d’artistes Mass Moving. Nés dans la foulée des idées de mai, les Ateliers de Liège, avec Dacos et Gibon, vont développer jusqu’en 1974 des sérigraphies qui dénoncent la guerre du Vietnam, Pinochet, le Biafra.
L’imagination au pouvoir. Mai 68
Centre de la gravure et de l’image imprimée, 10 rue des Amours, La Louvière, jusqu’au 17 août. Tél. 064-27.87.27, www.centredelagravure.be.
