Un bouffon entre victime et bourreau
FRICHE,MICHELE
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Mardi 13 mai 2008
Opéra Une nouvelle production de « Rigoletto » à l’Opéra de Lille
L’homme de théâtre, d’origine belge (son magnifique Partage de midi de Claudel vient de venir à Liège), semble désormais pris dans les rêts de l’opéra, non sans raison, même si peuvent surgir des questions qui ne mettent pas en péril cette production solide, intensément travaillée par les lumières de Joël Hourbeigt.
Les costumes de Patrice Cauchetier décalent ce drame aux contours romantiques (le Roi s’amuse de Victor Hugo de 1832 est à la source de l’œuvre de Verdi en 1851) vers une jet-set décadente de l’entre-deux-guerres. Ce parti pris sans raison évidente s’inscrit dans une scénographie (Damien Caille Perret) de silhouettes crème de cabines de plages communicantes et mobiles(pour les courtisans) et de roulottes pour l’antre de Rigoletto et celle de Sparafucile, l’assassin professionnel.
Cette ingénieuse dynamique fonctionne très efficacement alliée à une direction de chanteurs sobre et très nuancée, à l’exception de quelques mouvements de groupes propulsés par la musique.
Tout en jouant avec les codes de la partition, jusqu’à planter un duo ou un trio face au public, la mise en scène de Beaunesne se trame de multiples détails qui concourent tous à nouer le fil rouge, celui d’un Rigoletto très noir, où le bouffon, un exclu à la marge de cette société déliquescente et puissante, attire peu la sympathie, à la fois dans sa morgue et ses basses œuvres en partie obligées à la cour du duc de Mantoue, et dans la possessivité équivoque de sa fille Gilda. Au point de faire apparaître le duc noceur plus humain que d’ordinaire.
L’incarnation de Rigoletto par Stefano Antonucci y répond idéalement, loin des clichés du genre. La rencontre entre le bouffon frappé de malédiction et Sparafucile est une merveille de précision et de sobriété qui voit Rigoletto comme figé dans la terre, terrassé. S’il a parfois des demi-teintes plus ternes, la voix du baryton peut déployer le mordant et la puissance attendue, sans nul cabotinage.
Toute la distribution est de la même veine : la juvénilité de Stacey Tappan, lumineuse Gilda dont le chant rend bien l’évolution de la naïveté amoureuse à la femme blessée ; le cuivre claironnant et parfois difficile à dompter du ténor Dimitri Pittas (le duc), la gravité noire du Sparafucile d’Ilya Bannik… etc.
Atout formidable de ce spectacle, qui le rend haletant de bout en bout, la direction du chef italien Roberto Rizzi Brignoli à la tête de l’Orchestre de Lille, révèle une superbe symbiose musico-théâtrale avec la scène d’Yves Beaunesne. Ses tempi très enlevés ne sont pas toujours sans danger pour les ensembles, mais il opère à cœur ouvert la partition, fouille ses timbres et ses arrière-plans, suspend le souffle… tout en restant assez attentif à la virtuosité du plateau : du beau travail !
