Surprises et étonnements
WYNANTS,JEAN-MARIE; MAKEREEL,CATHERINE
Page 45
Mardi 13 mai 2008
Festival Le Kunstenfestivaldesarts a démarré vendredi
P.46
Tandis que beaucoup se pressaient au bar pour ressortir aussitôt, une pintje à la main, d’autres évoquaient le très beau Stifters Dinge de Heiner Goebbels (notre supplément MAD du 7 mai), l’étonnante expérience de Call Cutta in a box, proposée par Rimini Protokoll (nos éditions du 9 mai) ou encore la performance radicale de Kris Verdonck (lire en page 46). Premiers sur place, les spectateurs de It’s written there de Zan Yamashita, n’avaient eu qu’un étage à descendre en sortant de l’étonnant spectacle proposé par le chorégraphe japonais.
Tandis que bon nombre de ses pairs cherchent à réaliser des pièces continues, Yamashita s’amuse à casser toute possibilité de récit en perturbant constamment la danse par le langage. Dès l’entrée, le spectateur reçoit un gros fascicule d’une centaine de pages. Ce cadeau (on l’emporte avec soi à la sortie) sera le guide et la pierre angulaire de la soirée. Dans un premier temps, un jeune homme en costume classieux vient nous expliquer comment utiliser celui-ci. Pleine d’humour, son intervention comprend quelques conseils pour tourner une page sans effort ainsi que de très amusantes consignes d’extinction de GSM.
On retrouvera cet humour, cette fraîcheur, cette légèreté dans de nombreuses séquences du spectacle, s’apparentant parfois à un jeu d’enfant. Page après page (le conférencier du début égrène les numéros avec régularité), on pénètre dans un univers où le corps et le mot se marient, s’affrontent, jouent à cache-cache ou à « tel est pris qui croyait prendre ».
Il y a un peu de tout dans cet étonnant It is written there : de l’humour, de la poésie, quelques longueurs, beaucoup de fantaisie, quelques moments plus sombres, des petits riens qui en disent long, des chants chorals en langage des signes, une irrésistible déclaration d’amour à Bruxelles par l’une des quatre danseuses… Comme un recueil de poèmes ou de courtes nouvelles à lire et à vivre en même temps.
Le lendemain, la foule était à nouveau présente pour découvrir Hars d’Aydin Teker aux Brigittines. Seule en scène, Ayse Orhon danse durant cinquante minutes avec une harpe. On se laisse d’abord prendre par cette grande jeune femme qui renverse son instrument cul par-dessus tête, le chevauche, le fait glisser au sol, en tire des sons étranges de manière peu orthodoxe. Au bout d’un moment, le corps-à-corps connaît pourtant un passage à vide. On n’est pas loin de l’exercice de style et, malgré la performance physique exceptionnelle de la jeune femme, on se désintéresse un peu de ce duo.
Mais voici que, non contente de faire prendre à sa harpe les positions les plus inattendues, Ayse Orhon se glisse lentement dans le pied de celle-ci jusqu’à ne plus faire qu’un avec l’instrument. C’est alors une sirène étrange, fascinante, qui se déplace lentement sous nos yeux telle une harpie sortant tout droit de la mythologie. Image saisissante avant un final tournoyant, jouant à la fois sur l’équilibre des forces et le son produit par les déplacements.
Le monde dans un regard
Festival Au Kunsten, les arts plastiques sont aussi à la fête
Le lendemain après-midi, c’est au deuxième sous-sol du Wiels que nous le retrouvions. Assis à sa table, derrière son ordinateur portable, il envoyait par mail les dessins qu’il avait réalisés depuis quelques heures sur les murs du gros cube blanc qui lui a été attribué. D’un trait brut, sans fioriture, il croque la nouvelle donne politique en Italie et à Londres, s’amuse de l’évolution entre 1968 et 2008,, observe tout ce qui se passe autour de lui : la marche du monde et les petites choses de la rue. Il illustre à sa façon le dialogue entre les Communautés flamande et francophone, fait un clin d’œil à la création contemporaine, s’amuse de l’art postmoderne. Et se réjouit de partir, le soir même à la découverte des différents spectacles du Kunsten.
Pour l’instant, il a déjà pris l’ascenseur jusqu’au troisième étage du Wiels, puis emprunté l’étroit escalier menant au quatrième niveau pour découvrir le travail de Benjamin Verdonck (à ne pas confondre avec Kris du même nom dont il est question ci-dessous). Très enthousiaste, Dan Perjovschi nous conseille de monter à notre tour. Aussitôt dit, aussitôt fait.
Traversant l’expo de Mike Kelley pour emprunter le fameux escalier, on débouche parmi l’étonnante collection de Benjamin Verdonck. Il y a là des maquettes en carton surmontées d’innombrables publicités, une incroyable collection de gants en exemplaire unique, intitulée Bureau de ristourne de gants et de moufles perdus sur la présentation simple de l’exemplaire restant, des dessins, une photo déroutante, une vitrine renfermant 99 couples d’animaux sur le chemin de l’arche, parmi lesquels on trouve deux supermans, deux vierges Marie et bien d’autres surprises. Sans oublier une collection de centaines d’anneaux métalliques dûment étiquetés…
Déroutant, poétique, se laissant découvrir un peu plus à chaque regard, cette collection géante vaut assurément le détour.
Dans la foulée, on peut se rendre à la Centrale électrique, l’autre haut lieu bruxellois de l’art contemporain. Noah Fischer, dont on a pu apprécier les scénographies pour la compagnie américaine andcompany&co (kfda 07), y a réalisé plusieurs grandes installations mouvantes mêlant sculpture, sons et projections rappelant les belles heures de la lanterne magique.
Évoquant la culture de masse, ses différentes œuvres sont captivantes pour le regard, pleines de petites surprises mais ne parviennent pas vraiment à nous interpeller sur le fond. Il faudrait pour cela écouter et comprendre la totalité des discours diffusés, exclusivement en anglais, sans se laisser perturber par le public, les images, le temps qui passe. Pas évident donc mais à voir pour son côté étrange, hypnotique et agité.
La fin sans cesse recommencée
A l’image de la vallée de larmes biblique, la scène n’est pas folichonne. La première figure, Stakhanov, traîne péniblement un fardeau au bout d’une corde. Chaque centimètre gagné fait avancer un ciel de ténèbres sur un écran de fond. Terrible symbole de l’humanité forcée d’avancer malgré les souffrances et les catastrophes. Un flot de malheurs ânonné (en anglais non surtitré) par une figure enfermée dans une cage en compagnie d’oiseaux. Ce croisement entre Cassandre et nos reporters modernes sillonne le plateau dans une logorrhée ressassant les cataclysmes de notre époque : Rwanda, Katrina, 11 septembre, etc. Sans jamais se croiser, chacun sur sa ligne sans fin, des machines, des hommes ou des hybrides passent devant nos yeux, une fois, deux fois, vingt fois, toujours avec une légère variation. Il y a l’homme qui tombe du ciel avec son sac plastique, la poupée mannequin désarticulée, une mère courage qui traine un cadavre ou des haut-parleurs diffusant une musique stridente.
Soyons francs, ce radical End s’adresse surtout aux amateurs de méditation contemplative. Il intéressera aussi les courageux prêts à porter un regard sans voile, ni hypocrisie sur notre samsara. A condition de se remonter le moral avec une Duvel après le spectacle.
