« Messieurs, voici le prix à payer »
COPPI,DAVID
Samedi 17 mai 2008
Politique Le président FDF aux partis flamands qui veulent plus d’autonomie…
« Il est exclu » de scinder BHV sans élargir Bruxelles et sans relier la Wallonie. Car Maingain voit monter un « projet flamand »…
Entretien
La bataille parlementaire du 8 mai autour de la proposition de loi flamande sur la scission de BHV a donné lieu à une nouvelle séquence politique. Quid, maintenant, des négociations institutionnelles ?
Le 8 mai, la mission des observateurs européens dans la périphérie… Quels enseignements en tirez-vous ? Quelles exigences, maintenant ?
Un : la nomination des bourgmestres. C’est ce que j’appelle le « pas-de-porte » pour entamer la négociation institutionnelle.
Les Flamands invitent les francophones à introduire un recours au conseil d’Etat…
Une tentative, de leur part, d’évacuer le débat politique. Il faudrait 3 à 5 ans au bas mot avant une décision au Conseil d’Etat.
Vous parlez de « pas-de-porte », de « préalable » à la discussion institutionnelle… Précisez.
Il faut régler la question des bourgmestres avant de s’engager dans la négociation sur ce qui était prévu dans le « premier paquet » de la réforme de l’Etat : BHV, transfert de compétences, etc. Pour « régler la question », il y a deux voies : la nomination pure et simple par le gouvernement flamand ; ou alors, ne plus faire dépendre la prise de fonction d’un bourgmestre d’un acte d’une autorité de tutelle, mais du conseil communal. D’ailleurs, les partis flamands avaient songé jadis à l’élection directe par la population : la preuve qu’ils ne sont donc pas défavorables, a priori, à une modification du mode de nomination des bourgmestres.
Avec la crise du 8 mai au parlement, BHV est redevenu « la » priorité à l’agenda, disent les francophones.
Attention à désigner BHV comme un préalable, à vouloir résoudre ce problème toutes affaires cessantes. Danger ! Ce serait enfermer les francophones dans une logique de scission, se limiter à l’idée de modifier le code électoral, de jouer sur la taille des circonscriptions électorales… Et l’élargissement de Bruxelles, qu’en fait-on ? Si l’on veut parler des frontières de Bruxelles, de la convention-cadre sur la protection des minorités nationales, du renforcement des droits des francophones de la périphérie, cela fera partie d’un équilibre beaucoup plus large. Donc, s’enfermer dans une logique où l’on ne traite que BHV, c’est affaiblir la position francophone. Je m’y refuse.
Soit. Mais « BHV », quelle importance, au fond ?
BHV est au cœur même de la conception que l’on a de l’avenir de l’Etat belge. Soit on bascule vers le confédéralisme, comme voudraient nous y préparer les partis flamands, et dans ce cas, le sort d’une frontière linguistique appelée à devenir frontière d’Etat a une importance cruciale. Soit on reste dans un cadre fédéral, et il faut démontrer alors, via le maintien de BHV, que Bruxelles est la région qui fédère au centre du pays.
En fait, il y a toujours eu des approches radicalement différentes des négociations institutionnelles de la part des partis flamands et francophones : nous avons négocié en nous disant que c’était une manière de sauver la Belgique dans un cadre fédéral ; ils ont négocié en se disant que cela préparait l’émergence d’un Etat flamand.
Qui peut encore douter un instant que le projet flamand, c’est bien cela ?, le confédéralisme ?, l’émergence d’un Etat flamand ?, même si c’est, peut-être, encore au sein d’un Etat belge pour un certain temps ?
La pensée flamande dominante est simple : ce qui se passe en Flandre nous regarde, et nous n’avons plus de comptes à rendre à qui que ce soit. Ils veulent une Flandre puissante, avec une mainmise sur Bruxelles, et se fichent pas mal au fond que la Wallonie crève ou non, car la solidarité, ce n’est plus leur problème.
Cette conception est celle qui guide aujourd’hui les négociateurs flamands ?
Regardez le mépris affiché vis-à-vis des émissaires du Conseil de l’Europe. Un signe.
Poussons le raisonnement : si l’Etat flamand est vraiment leur projet, alors, allons-y, on ne peut pas les retenir dans la Belgique contre leur gré…
Mais, à ce moment de notre histoire, les francophones doivent, en fait, négocier une plus grande autonomie pour la Flandre contre une plus grande unité entre Bruxelles et la Wallonie, avec un lien territorial. En substance : « Messieurs, vous voulez plus d’autonomie ? Très bien. Mais le prix à payer, c’est que vous perdrez en influence sur Bruxelles, notamment parce que vous devrez déménager votre capitale d’Etat flamand, et que vous cesserez d’y exercer certaines compétences communautaires ». Qui traduisent l’emprise flamande sur Bruxelles. Je pense à leur volonté de favoriser tous ceux qui iront demain dans les écoles flamandes, qui s’adresseront aux services sociaux flamands, mieux dotés… Les discriminations s’annoncent. Si demain, quand on fréquente une école flamande, on a des allocations familiales supérieures, complétées éventuellement d’une allocation de scolarité plus élevée, alors les gens se diront : « En allant du côté flamand, j’aurai plus d’argent… » Une politique dévastatrice.
Cette « emprise », comme le projet d’Etat flamand, est le fait des partis extrémistes, la N-VA…
Non. Le CD&V, comme toujours, avance masqué. Ils jurent leurs grands dieux qu’ils veulent défendre l’Etat fédéral, mais, fondamentalement, ils ne conçoivent plus le rôle de l’Etat belge que comme étant au service de la Flandre. Une large tendance du CD&V est proche des thèses de De Wever.
Et Yves Leterme, leader CD&V, lui aussi « avance masqué » ?
Il a dit un jour que la Belgique n’avait plus de valeur ajoutée… Autrement dit, pour lui, sa fonction de Premier ministre de l’Etat belge n’est pas une plus-value, mais il l’assume comme étant la meilleure façon pour le moment de rendre service à la Flandre dans ses projets d’autonomie. Je n’ai aucun doute là-dessus.
Lors des différentes discussions institutionnelles, je n’ai encore jamais vu Yves Leterme venir avec une proposition où il y avait ne fût-ce que l’amorce d’une prise en compte des intérêts francophones ! Jamais.
Qui peut croire alors à un compromis institutionnel dans les deux mois, d’ici à juillet ?
Je crois que cela prendra un plus long temps. Pour négocier clairement le devenir de l’Etat belge, et tester la volonté des Flamands de rester dans un Etat fédéral, il faut aller au cœur des choses. Je sens bien la pression du côté francophone, ceux qui disent : « Allez, lâchez sur BHV, comme ça, on va sauver le pays… » En réalité, les francophones qui accepteraient la scission de BHV sans l’élargissement de Bruxelles auraient une responsabilité terrible devant l’histoire : ils placeraient définitivement Bruxelles en Flandre, et n’empêcheraient évidemment pas le séparatisme flamand, mais l’accéléreraient. La scission de BHV sans l’élargissement, c’est totalement exclu.
Les francophones doivent penser à l’avenir, réfléchir en termes de territoire, de frontières futures, sinon, ils seront piégés.
Le quasi-compromis BHV de 2005, sous la majorité violette de Verhofstadt, avec le FDF, ne prévoyait pas l’élargissement…
Mais il ne prévoyait pas non plus la scission. Les six communes à facilités n’étaient pas concernées, elles restaient dans le même arrondissement que Bruxelles ; on renforçait les pouvoirs de Communauté française dans la périphérie…
Tout est plus compliqué aujourd’hui. Un accord institutionnel Nord-Sud est encore possible ?
Nous avons cette chance cette fois : les partis flamands sont demandeurs. Nous, nous pouvons attendre longtemps avant de bouger sur l’institutionnel. Il faut donc leur dire : « Vous êtes demandeurs d’autonomie ? Voilà le prix que vous allez devoir payer : l’élargissement de Bruxelles, le rapprochement avec la Wallonie ». A eux de choisir.
p.50 « Al Dente »