Le gazoduc Total finance totalement le totalitarisme birman

n.c.

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Vendredi 23 mai 2008

Carte blanche

Grégor Chapelle échevinGérald Deschietere psychiatreIsabelle Ferreras professeur à l’UCL, FNRSZoé Gallez avocateMatthieu de Nanteuil professeur à l’UCL Au nom d’Actions Birmanie

Que Total finançait le régime birman, c’était connu de tous depuis une dizaine d’années. Dès 1996, Aung San Suu Kyi dénonçait Total comme le principal soutien du système militaire birman. Les actionnaires qui se sont déplacés à Paris le 16 mai pour la dernière assemblée générale du Groupe Total ont cependant eu droit à d’intéressantes informations. Thierry Desmarest, président du Groupe, a en effet « révélé » le montant exact des « impôts » payés par Total aux criminels contre l’humanité de Rangoon : 125 millions d’euros, chaque année. « Je ne vois pas quel intérêt le montant total pourrait représenter pour vous », a déclaré M. Desmarest, qui répondait à des questions d’actionnaires mandatés par Info-Birmanie et la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH), soucieux de connaître l’ensemble des rémunérations perçues par la junte.

M. Desmarest, l’intérêt est le suivant : il nous permet de mesurer précisément l’importance de votre soutien financier et donc de votre complicité avec les criminels contre l’humanité birmans. Vous avez aussi ajouté que vous n’étiez « pas capable de savoir de manière claire ce que ces impôts devenaient ». Épatante naïveté. Rafraîchissons votre mémoire, M. Desmarest : il est de notoriété publique que le régime birman utilise 40 à 50 % de son budget annuel à financer son armée de plus 400.000 hommes, contre 1.5 % à la santé et 4-5 % à l’éducation.

La vérité, M. Desmarest, c’est que vous occultez des informations en votre possession, vous « cuisinez » les chiffres, vous mentez par omission. Vous faites application des règles du jeu de votre assemblée générale ? Nous faisons usage des nôtres, à savoir croiser toutes les données publiquement disponibles et en divulguer les conclusions, pour inciter nos représentants élus à prendre les décisions pertinentes.

Publié deux jours avant le cyclone Nargis, le patient travail d’analyse de nos collègues d’EarthRights International, synthétisé dans leur rapport The Human Cost of Energy, est passé inaperçu (1). Cette analyse est pourtant d’une importance majeure, car elle permet de quantifier le flux d’argent qui coule depuis votre gazoduc vers les caisses du général Than Swhe. Le calcul procède en trois étapes.

Première étape, évaluer la valeur du gaz extrait chaque année du champ de Yadana. Ici, l’analyse repose sur des sources publiques, telles que les journaux spécialisés sur le secteur de l’énergie. Les détails sont disponibles dans le rapport intégral. Mais c’est la conclusion qui importe : les ventes du gaz de Yadana (dont plus de 90 % est vendu à la Thaïlande) ont rapporté 1,3 milliard de dollars en 2007 au consortium.

Deuxième étape, comprendre les revenus que la junte tire de ce gaz. L’analyse est ici rendue possible grâce aux pièces à conviction du procès Doe vs. Unocal, le procès qui a opposé en Californie pendant huit ans des réfugiés birmans à votre partenaire Unocal/Chevron. Procès interrompu en échange de 30 millions de dollars versés aux plaignants. Deux de ces pièces (l’Accord de partage de la production du consortium et le Memorandum of understanding) expliquent la répartition des revenus de la vente de gaz entre votre consortium et les criminels contre l’humanité de Rangoon. Le plus important est ici : au total, le régime perçoit 75 % des revenus du projet. Au prix actuel du gaz, cela fait 972 millions de dollars.

Troisième étape et conclusion : comprendre la signification réelle de ce chiffre. 972 millions de dollars ? Il y a trop de zéros pour pouvoir se faire une idée précise. Mieux vaut parler en pourcentage du budget de l’état birman. Or, celui-ci est connu : la CIA estime que le budget annuel de l’État birman est de 2,3 milliards de dollars en 2006. Le consortium dirigé par Total finance donc 42 % du budget de l’État dirigé par les criminels contre l’humanité Birmans. 42 % ? Oui. Vous n’aurez pas manqué de faire le rapprochement entre ce 42 % et le 40 % précédemment cité, qui était la part du budget de l’État que la junte birmane affecte à l’armée. L’équivalence des montants interpelle. D’après cette analyse fouillée, les revenus générés par le gazoduc de Total couvriraient la totalité des dépenses militaires des criminels contre l’humanité birmans. Évidemment, de par le refus de Total de publier les contrats signés par M. Desmarest avec la junte, il nous faut rester prudents. Nous poursuivons nos analyses. Mais vous nous incitez vous-mêmes à croire que ces chiffres sont justes. Vous ne les avez en effet pas contestés dans votre lettre à EarthRights International du 5 mai passé critiquant d’autres faits présentés dans le rapport (des violations des droits de l’homme commis dans votre zone d’influence, encore une fois).

Messieurs, le Groupe Total a raison d’offrir de l’essence aux ONG qui tentent de secourir les victimes du cyclone Nargis, de financer la Croix Rouge, de prêter vos hélicoptères. Dans la catastrophe, il faut aider. Laissez exprimer votre solidarité, cela fait du bien. Vos employés eux aussi ont besoin de le voir. Ils s’étaient d’ailleurs exprimés publiquement en octobre passé dans une courageuse position intersièges : « Nous vivons un malaise en tant que travailleurs de Total » (2).

Mais vous ne nous tromperez personne. Ces actes ne sont que de pâles pansements sur une plaie que vous avez contribué à faire saigner depuis longtemps. Le contrat assurant des rentrées structurelles à la junte birmane pendant 30 ans, vous l’avez signé en 1992, à une période où la junte était financièrement exsangue et venait de bafouer de manière flagrante des élections démocratiques en plus de commettre des violations massives des droits de l’Homme. C’est vous qui avez ensuite amené vos partenaires Unocal/Chevron et PTT à s’engager dans le plus grand investissement étranger en Birmanie. C’est vous qui avez ouvert le chemin de l’exploitation du gaz en Birmanie.

Messieurs ? Ouvrez les yeux. Malgré tous vos arguments, malgré tous vos mensonges, malgré vos agences de communication, les faits sont clairs. D’après nos informations, votre projet finance la totalité de l’armée d’auteurs de crimes contre l’humanité. Sans votre soutien, ces crimes ne pourraient être commis à une telle échelle. Et vous le savez. Relisez ces trois phrases. Elles représentent, en droit pénal, les trois éléments constitutifs de la complicité. En français : vous êtes coupables de complicité de crimes contre l’humanité. Plus important peut-être : vous êtes la honte de nos démocraties.

(1) Disponible sur www.birmanie.net

(2) Position intersièges Total, 4 octobre 2007, fax à Belga

P. 2 & 3 temps fort

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