Quand l’ONU s’emmêle…
MARTHOZ,JEAN-PAUL
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Mardi 27 mai 2008
Enjeux
Les ONG cachent de moins en moins bien leur agacement. Si elles se félicitent d’avoir bloqué la candidature du Sri Lanka et chantent les louanges de l’examen périodique universel qui soumet les États membres à un regard critique, elles se montent extrêmement déçues par une institution qui, à l’image de l’ancienne Commission des droits de l’homme, reste l’otage de l’amicale des dictateurs.
Les gouvernements autoritaires y évoluent comme des anguilles dans la vase et multiplient les combines et les provocations.
Lors de la session de mars dernier, le Conseil n’a rien dit sur le Tibet. Il a mis fin au mandat de son expert sur la République démocratique du Congo, comme si la crise était résolue. Il a salué la bonne volonté du gouvernement soudanais à propos du Darfour, alors que les exactions s’y poursuivent. Il a adopté une résolution de l’Organisation de la conférence islamique qui, sous prétexte de protéger les religions, érode la liberté d’expression. « Le Conseil ferait bien mieux de se préoccuper de sauver des vies que d’aider les États à sauver la face », s’est exclamée Juliette de Rivero, représentante à Genève de Human Rights Watch.
La volonté d’utiliser tous les interstices du système international et de renforcer le multilatéralisme témoigne de la maturité des ONG. Au cours des vingt dernières années, ces dernières ont acquis droit de cité auprès de nombreuses institutions intergouvernementales. Cette convergence vertueuse entre des experts de la société civile, des fonctionnaires des Nations unies et des diplomates d’États politiquement corrects a débouché sur de réelles avancées, comme le traité d’Ottawa sur l’interdiction des mines anti-personnel ou celui de Rome sur l’instauration de la Cour pénale internationale. Elle se manifeste également dans la volonté d’aboutir, cette semaine à Dublin, à un traité interdisant les bombes à sous-munitions.
« Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain », continuent à déclarer de nombreuses ONG, mais elles savent que le risque est grand de s’embourber dans des stratégies confuses. Dans cette ambiance de manigances et d’hypocrisies, les résolutions du Conseil sont le plus souvent unilatérales et partiales – la plupart de ses condamnations ont pour cible Israël – et dès lors dénuées de réelle force morale. Seuls les efforts hargneux des gouvernements autoritaires pour éviter une condamnation donnent encore un certain sens à la mobilisation. Maigre consolation.
« Il est urgent de retrouver les impertinences et les irrévérences des premiers temps », nous signalait un responsable d’ONG. De retomber en adolescence ? « Non, de retomber en dissidence. » « Bien plus que la diplomatie, c’est le naming and shaming – la dénonciation des dictateurs, mais aussi des démocraties qui les courtisent ou les appuient – qui reste notre arme la plus redoutée », poursuivait-il.
Les rapports de Human Rights Watch sur les violations du droit humanitaire par Israël et le Hezbollah lors de la guerre du Liban ou l’enquête d’Amnesty international sur le contournement de l’embargo européen sur les ventes d’armes à la Birmanie ont davantage embarrassé les gouvernements ainsi mis à l’index que des milliers d’heures de lobbying auprès d’un Conseil des droits de l’homme cadenassé par les pays autoritaires. Le coup d’éclat de Reporters sans frontières lors de la cérémonie de la flamme à Olympie a été mille fois plus efficace pour mettre les droits humains à l’agenda des Jeux de Pékin que toutes les sessions du Conseil.
Il ne s’agit évidemment pas de déserter le Palais des Nations, mais si la « diplomatie juridique « garde son utilité, certains estiment que le moment est venu de se réengager, en priorité, dans la bataille des idées, de réoccuper le terrain de l’opinion publique. Comme les guerres, les violations des droits de l’homme commencent dans l’esprit des hommes. Or, en ces moments marqués par l’exacerbation nationaliste, la montée des intégrismes, le retour des autoritarismes et l’invocation de la lutte contre le terrorisme pour restreindre les libertés, la culture des droits humains s’effiloche dangereusement. Et sans elle, toute avancée juridique n’est qu’une victoire à la Pyrrhus.
Lors des années 1990, les ONG avaient délégué une bonne partie de ce travail d’opinion à des intellectuels comme Michael Ignatieff ou David Rieff, voire à des politiques comme Bernard Kouchner. Aujourd’hui, ceux-ci sont devenus des alliés sceptiques ou imprévisibles du mouvement des droits de l’homme et, désormais, ce sont les partisans du « réalisme », comme Hubert Védrine, qui cadrent de plus en plus cyniquement les débats. Quand ce ne sont pas les mouvements populistes qui surfent sur le sentiment d’insécurité pour mener, comme dans l’Italie berlusconienne, de véritables razzias contre les droits les plus fondamentaux.
L’histoire a démontré la force des idées, leur capacité à bouleverser les consciences et à bousculer les pouvoirs. J’accuse ! d’Emile Zola, La Jungle d’Upton Sinclair, Cambodge Année Zéro de François Ponchaud, L’archipel du Goulag de Soljenitsyne, ont joué un rôle considérable dans le combat pour la dignité humaine. C’est sur le terrain du « choc des valeurs », du combat intellectuel et de la mobilisation citoyenne, que se joue l’avenir des libertés. Bien plus qu’au Conseil des droits de l’homme…
