Une langue qui râpe et dérape

MAURY,PIERRE

Page 41

Vendredi 30 mai 2008

La violence d’un continent en romans. Dans l’urgence et le doute, Raharimanana et Yémy.

Le chant monotone et meurtrier des kalachnikovs pourrait être l’air sur lequel se rejoignent les romans du Malgache Raharimanana et du Camerounais Georges Yémy. Le second en fait un usage plus intensif que le premier : le narrateur de Tarmac des hirondelles est un enfant soldat, dont l’arme est un prolongement devenu presque naturel ; celui de Za est un père qui a perdu son fils qui voit la violence autour de lui et la subit.

Dans les points communs entre les deux livres, il y a autre chose de plus fondamental, grâce à quoi les textes sont marqués du sceau d’une langue personnelle, inventive. En transgressant les règles, en créant leur propre rythme, voire leur vocabulaire, les deux auteurs s’affirment comme écrivains, au-delà de leurs origines dans un continent noir à peu près clairement dessiné – mais à la géographie brouillée parfois par les frontières nées de la colonisation. Celle-ci serait-elle, de cette façon, toujours en cours ?

Dans Za, les aventures de la « dame internationale », représentante « de la syphilisation et du progrès », le donnent à penser. Passent aussi, dans des pages hantées par la mort et la déréliction, de grandes figures historiques ayant participé à la mainmise européenne sur l’Afrique et des dictateurs élus, beau paradoxe, après les indépendances.

Za zézaye. Za zozote. Za est-il la déformation de « je » ou un véritable prénom ? Parfois l’un, parfois l’autre, toujours les deux à la fois. Le narrateur traduit le monde dans une pensée qui déteint sur sa manière de parler. Si l’oralité reste un mode de transmission important à Madagascar comme en Afrique, Raharimanana l’utilise ici comme une stratégie qui déstabilise. Oblige à ralentir la lecture. Impose le regard du personnage. Cela aurait pu, sur presque trois cents pages, tourner au procédé. Ce n’est pas le cas.

En outre, malgré les épisodes tragiques et cruels, Za est un roman souvent drôle, où l’histoire de la culotte de Zira provoque, dans des lieux clairement définis, des scènes épiques, donne lieu à des saillies inattendues. Où le rhum génère une folie douce, avant de devenir violente. Mais la violence, ici, est moins dans les actes (quoique) que dans une sorte de rage intérieure transmise par les mots déformés, par l’énergie d’un texte nourri de colère et d’une douleur sourde dont la meilleure restitution se fait par le chant d’une femme, moments de grâce qui équilibrent un roman chahuté. Chahuté avec bonheur.

Le bonheur est une notion plus complexe dans Tarmac des hirondelles. Le jeune Muna Nussadi imaginé par Georges Yémy est bourrelé par ses fautes, par les meurtres et les viols, par tout ce qui ne correspond pas normalement à la vie d’un enfant d’une douzaine d’années. Le sujet n’est pas nouveau. Kourouma et Dongala, notamment, s’en étaient déjà emparés. Mais il n’est pas besoin d’arriver sur un terrain inexploré pour apporter de l’inédit. Yémy y parvient, en virtuose. Grâce à l’audace avec laquelle il retourne une phrase, non pour lui faire dire autre chose, mais pour lui donner une force plus grande. Dans son imaginaire forgé à partir du réel, il intègre aussi des éléments mythiques, comme un oiseau mystérieux qui joue un rôle capital dans le parcours de Muna. Tantôt ennemi, tantôt ami, il est, comme l’« anze » de Za, un protagoniste présent au même titre que les hommes. On ne lira donc pas ici un témoignage sur les enfants soldats. Mais plutôt une longue plainte de celui qui n’a pas choisi ce qu’il est devenu, qui est tombé dans tous les excès de la guerre. Il n’en sortira, s’il en sort, qu’en rompant une fois pour toutes avec la hiérarchie folle qui lui a été imposée. Et qui lui a imposé d’être celui qu’il a été. La repentance n’est pas

explicite. Elle est néanmoins au cœur des propos tenus par le personnage principal.

texto

Un extrait de « Za » de Raharimanana (Ed. Philippe Rey).

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