Le coup de pied de Sarkozy
MESKENS,JOELLE
Page 52
Samedi 14 juin 2008
Presse L’ancien patron de « Paris Match » raconte son éviction
Ces cent cinquante pages, qui sortiront mardi aux éditions Grasset, sont moins écrites que racontées. Alain Genestar n’a voulu leur consacrer que quelques jours pour en finir une fois pour toutes et passer à autre chose. Mais elles offrent un éclairage sidérant sur les relations entre le pouvoir et les médias en France. En pleine affaire PPDA, cette confession, qui se dévore d’une traite, ne pouvait mieux tomber pour aider à comprendre comment s’exerce ce qu’on appelle pudiquement une « influence » politique et qui prend parfois une allure autrement plus brutale. Témoin, cette scène que décrit l’ancien directeur de l’hebdomadaire quand il a Nicolas Sarkozy au téléphone quelques jours après la parution du magazine. « De ma vie, je n’ai eu un entretien téléphonique de ce genre (…) : une longue phrase sans point ni virgule, sans bonjour ni salut, juste une phrase non pas brûlante comme une poêle chauffée à blanc, mais froide comme l’acier d’un harpon planté dans la banquise (…). Il ne s’agissait pas d’une « engueulade » (après tout compréhensible, pourquoi pas méritée) mais d’une menace, glaçante, sur mon avenir... De mémoire, cette longue phrase me rendait responsable de tout ce qui allait arriver, à cause de moi, dans sa famille, n’excluant pas des drames, prononçant même ce mot : « Tu seras responsable d’un drame
». Et concluant, glacial : « Jamais je n’oublierai ce que tu m’as fait ».
Alain Genestar démonte la lente mécanique de son licenciement. Car bien sûr, sa tête ne pouvait immédiatement tomber juste après l’incident. L’ex-patron raconte même que plusieurs mois après, lors d’un rendez-vous au ministère de l’intérieur, Nicolas Sarkozy lui lâche cette phrase : « En tout cas je n’ai pas demandé ta tête ». Un mensonge culotté, à l’en croire. Elle allait ensuite rouler sous le couperet d’Arnaud Lagardère, le propriétaire du journal qui parle de Nicolas Sarkozy comme de son « frère ».
Alain Genestar le dit lui-même, il n’a rien d’un antisarkozyste primaire. Sa plume balance même plutôt à droite et le personnage Sarkozy, à défaut de le fasciner, l’intéressait durant la campagne présidentielle. Les deux hommes se connaissaient et se tutoyaient, même s’ils n’étaient pas à proprement parler des amis. Alain Genestar se rappelle même d’un déjeuner qui lui a fait « honte » avec un Nicolas Sarkozy fou de rage et de haine juste après la nomination de Jean-Pierre Raffarin à Matignon au lendemain de la drôle de présidentielle de 2002 où Jacques Chirac avait battu Jean-Marie Le Pen.
Publier en couverture la photo de Cécilia Sarkozy avec son amant ? C’était le devoir ou en tout cas la vocation de Paris Match, selon son ex-patron. Bien sûr, l’ancien capitaine du plus beau navire « people » de France ne se drape pas dans la vertu. Il réhabilite les paparazzis (les photos volées, au moins, disent plus vrai que les photos posées, assure-t-il) et ne feint pas de jouer l’angélisme dans un monde où les photographes passent à la « banque » quand ils ont du chaud et où les patrons de presse achètent tout ce qui sort de leur fourneau même s’ils ne publient rien, juste pour « bloquer » la concurrence. Mais cela n’empêche pas ce journaliste de talent de parler honneur, loyauté, et indépendance.
Certes, on sent beaucoup d’amertume dans ce témoignage. Mais cela n’enlève rien à sa pertinence. Genestar n’est jamais plus convaincant que lorsqu’il démonte les ressorts de l’étrange liaison qui unit Nicolas Sarkozy aux journalistes : une façon inédite pour un président de leur donner chaque jour tant et tant qu’ils en finissent par s’autocensurer pour ne pas risquer d’être privés de ses confidences. Pour reprendre un mot de Carla Bruni sur son dernier album, il est devenu leur came.
« PPDA et moi, même climat… »
Chaque histoire est différente. Mais c’est vrai qu’il y a en tout cas un point commun : le même climat de suspicion. Le seul fait de s’interroger sur l’éventuel rôle de Nicolas Sarkozy dans l’éviction de PPDA montre déjà qu’il se passe quelque chose d’anormal.
Ce sont des scènes très dures, qui se sont passées « entre hommes » comme on dit. Ce personnage est violent, je n’irais pas jusqu’à dire qu’il est dangereux. Jusqu’à preuve du contraire, c’est un démocrate. Mais il a une manière d’exercer le pouvoir avec tellement d’autorité, avec une telle violence dans l’affirmation, que c’en est glaçant.
Epargner, ce n’est pas le mot. J’ai voulu rétablir les faits. Il n’était pas au courant de cette couverture parce que ce n’est pas la tradition dans notre groupe d’avertir l’actionnaire. Mais il m’a tout de même lâché ! Disons que j’ai pu mesurer la violence de la réaction de Nicolas Sarkozy. J’imagine comment cela a pu peser sur des épaules moins exercées à résister…
Un homme politique fait toujours pression. Il veut que la presse aille dans son sens. Les journalistes y sont habitués. J’ai connu les pressions de Mitterrand, de Chirac, mais elles ne se sont jamais exercées avec une telle violence et ce côté si spectaculaire. On a entendu Nicolas Sarkozy dire « J’ai eu la tête de Genestar ! ». Cela contribue à installer non pas une terreur, le mot serait exagéré, mais une crainte. Mon licenciement a montré à mes confrères que c’était possible. Cela a servi pendant un certain temps. La presse s’est heureusement ressaisie depuis que l’étoile de Nicolas Sarkozy a commencé à pâlir. Aujourd’hui il y a un vrai retour des analyses critiques, qui sont d’ailleurs perçues à l’Elysée comme des charges.
Au-delà de mon cas, c’est tout simplement anormal. Dans une démocratie, ce n’est pas au président de convoquer des Etats généraux de la presse ! Venant de lui, c’est encore plus caricatural.
C’était mon éditeur habituel. Je lui ai parlé de mon projet et il a accepté. Cela fait plaisir de voir qu’un bel éditeur comme Grasset continue à travailler librement
