Haro sur l’eau en bouteille

LEMA,LUIS; STAGIAIRE

Page 22

Jeudi 26 juin 2008

Alimentation L’eau, favorite des Américains derrière les sodas

Un vent de fronde se lève aux Etats-Unis contre l’eau minérale. Nestlé, Coca-Cola et Pepsi sur la défensive.

New York

de notre correspondant

David Wilk est un héros. Ce libraire n’en pouvait plus de voir, trois fois par semaine, le terrain de football où jouaient ses enfants se transformer en un cimetière de bouteilles en plastique. Un jour, il est venu avec un gros réservoir empli d’eau du robinet. Et depuis, les jeunes joueurs y remplissent à chaque match les bouteilles réutilisables qu’ils amènent avec eux. Wilk a rejoint une famille de plus en plus large : celle des Américains qui ont déclaré la guerre à l’eau minérale.

L’homme fait un rapide calcul de tête : son geste a permis de « sauver » peut-être 1.800 bouteilles par année. C’est un gain net : dans sa petite ville du Connecticut, le PET ne se recycle pas. « Je pars du principe qu’un petit changement de comportement peut avoir de grandes conséquences, explique-t-il au téléphone. Boire ou ne pas boire une bouteille d’eau, c’est une décision vraiment simple. D’autant que l’alternative l’est aussi : ouvrir le robinet ! »

Aux États-Unis, l’eau en bouteille coule (encore) à flots. Cette boisson a dépassé depuis longtemps la bière et le lait en termes de ventes. Elle est placée maintenant derrière les sodas, qu’elle devrait doubler au tournant de 2011. La progression a été faramineuse : en 1980, chaque Américain buvait 19 litres d’eau minérale par année. À présent, il en est à 114. Pour la seule année dernière, la production a été de 34 milliards de litres, engendrant presque 12 milliards de dollars de revenus.

Malgré ces chiffres, pourtant, l’avenir de l’eau en bouteille semble un peu troublé. À l’instar de celles de David Wilk, les critiques fusent désormais contre cette boisson qui, il y a quelques années encore, était considérée comme source de bien-être et synonyme de vie saine et active. Sous l’impulsion de San Francisco, plusieurs villes américaines ont banni l’achat d’eau minérale pour leurs employés. Des associations d’étudiants cherchent un peu partout à faire de même au sein des universités. Des Églises, ainsi que la Coalition nationale des nonnes américaines, ont appelé leurs membres à éviter l’eau minérale « autant que possible » au motif que l’eau doit être un bien accessible à tous. À travers le pays, des dizaines d’organisations prônent son boycottage.

« Ici, le calcul a été simple, note une porte-parole de la mairie de San Francisco : 500.000 dollars économisés par année depuis que nous avons renoncé à l’eau minérale. » Une dépense qui était particulièrement mal venue alors que l’eau municipale de la ville est l’une des plus réputées du pays. Selon le bureau du maire, « plus d’un milliard de bouteilles en plastique finissent dans les décharges de Californie chaque année, mettant 1.000 ans à se décomposer et dégageant des additifs toxiques dans les nappes phréatiques. »

À l’échelle des Etats-Unis, quelque 25,5 milliards de bouteilles d’eau sont vendues chaque année, et à peine 16 % d’entre elles sont recyclées. Selon les chiffres d’organismes indépendants, il faut en moyenne trois litres d’eau pour produire un litre d’eau minérale. Et surtout, chaque année, 17 millions de barils de pétrole sont employés à sa fabrication, sans même tenir compte du transport des bouteilles. Au final, tout cela se traduit par une équation simple : l’énergie nécessaire à produire, transporter, réfrigérer et se débarrasser d’une bouteille en plastique revient à la remplir au quart de pétrole.

Les producteurs d’eau en bouteille, dont les trois les plus importants sont Nestlé, Coca Cola et Pepsi, sont sur la défensive. Ou carrément pris de cauchemars : paré jusqu’ici de toutes les vertus, leur produit pourrait bientôt rejoindre les emblèmes honnis par une population de plus en plus consciente des enjeux écologiques, à l’instar des sacs en plastique. L’organisation qui défend leurs intérêts, l’International Bottled Water Association, vient de lancer une « campagne nationale d’éducation sur l’eau minérale » afin « d’éduquer » clients, hommes politiques et autres journalistes. N’empêche : le débat s’est déplacé désormais sur le terrain moral. Venus tard sur ce marché, Coca et Pepsi, notamment, puisent allégrement dans les réserves d’eau municipale, et en remplissent leurs bouteilles après avoir simplement filtré l’eau et lui avoir ajouté quelques substances (dont du sel). Cette manière de faire a fini d’outrer ceux qui jugent la situation tout bonnement absurde dans un pays où 97 % de l’eau du robinet est considérée de bonne qualité.

Trente-six États américains s’attendent à souffrir d’un manque d’eau d’ici à 2013. Les Américains n’auront peut-être bientôt d’autre choix que de se tourner vers les petites bouteilles. À un prix qui est entre 240 et 10.000 fois supérieur à celui de l’eau du robinet.

« Il y a une part de mystère dans la manie de la bouteille »

entretien

Dans un livre qu’elle vient de publier (Bottlemania, éd. Bloomsbury) la journaliste de New York Elizabeth Royte détaille « comment l’eau en est venue à se vendre, et pourquoi nous l’achetons ».

Voyage dans un pays où l’or est transparent.

Comment expliquez-vous l’engouement pour l’eau minérale aux Etats-Unis ?

Il a beaucoup à voir avec les campagnes de publicité lancées par les grands producteurs. Leur produit a été associé à la vie saine et moderne. Plus vous faites de l’exercice, et plus vous devez vous hydrater. Les entreprises se basent notamment sur une étude du Conseil national de la recherche qui date des années 40 et qui recommandait de boire huit verres d’eau par jour. Ce que les vendeurs d’eau omettent de préciser, c’est qu’une grande partie de cette eau est déjà contenue dans les aliments que nous absorbons.

À cela s’ajoute l’introduction du PET, qui a rendu l’embouteillage plus simple, plus léger et moins cher. Lorsque Coca Cola et Pepsi sont entrés dans le marché, dans les années 90, ils ont pu profiter de leurs réseaux de distribution et de dizaines de millions de dollars dépensés en publicité pour ancrer leur produit un peu partout, des supermarchés aux stations d’essence.

Pourtant l’image positive de l’eau en bouteille est plutôt en train de s’évaporer ?

Oui, le changement d’image a été assez rapide. Ce qui est frappant, c’est que cette transformation s’opère au sein d’une même population. Ceux qui vont aux cours de yoga et qui font leurs courses dans les magasins bio ont été les premiers à identifier l’eau minérale à ce mode de vie. Or aujourd’hui, ce sont eux qui commencent à se montrer le plus critiques, étant donné leur sensibilité aux questions liées à la défense de l’environnement.

Plus que nulle part ailleurs, les gens aux Etats-Unis ont souvent une bouteille ou un café à la main lorsqu’ils sont dans la rue ou dans les parcs. Comment expliquer cette particularité ?

C’est l’argument de la commodité (« convenience »), qui est très fort ici. Il y a une part de mystère dans cette habitude qui consiste à avoir toujours du liquide à portée de la main, comme si on craignait d’en manquer ou qu’on juge excessif le fait de devoir attendre quelques minutes, jusqu’à la prochaine fontaine, pour étancher sa soif éventuelle. Les gens aiment avoir entre les mains leur produit privé, qui n’appartient qu’à eux, et dont ils peuvent se débarrasser lorsqu’il est terminé. Il faudrait en parler plus longuement avec des psychologues, pour voir à quoi cela répond exactement…

Les Belges préfèrent la bouteille au robinet

Les Belges sont 65 % à préférer l’eau en bouteille pour se désaltérer, alors que 19 % optent pour l’eau du robinet, selon une enquête réalisée en 2005 par Aquawal, qui rassemble la plupart des distributeurs d’eau en Wallonie. L’an passé, le Belge a bu 129 litres d’eau embouteillée, soit 3,7 % de plus qu’en 2002 (comparaison sur cinq ans en fonction de la météo). Il boit même plus d’eau en bouteille que de sodas, de boissons chaudes ou alcoolisées.

Le Belge consomme beaucoup d’eau du robinet (100 litres par jour), mais il l’utilise très peu pour boire ou pour faire la cuisine (3 % de sa consommation). Les raisons le plus souvent invoquées sont le goût et la confiance dans la qualité de l’eau.

Aquawal, relayé par les associations de consommateurs, essaye donc de vanter les mérites de « son » eau. « L’eau du robinet est plus contrôlée que l’eau en bouteille puisqu’on ne mesure pas les pesticides éventuellement présents dans celle-ci », explique le Crioc (Centre de recherche des organisations de consommateurs). Autre argument avancé : le prix de l’eau. « Une bouteille d’1,5 litre se paie environ 50 cents, alors que 1.000 litres d’eau du robinet coûtent 3 euros », estime-t-on à Aquawal.

Les partisans de l’eau du robinet jouent la carte environnementale. « Fabriquer et transporter les bouteilles consommées en Belgique revient à produire 300.000 tonnes de CO2 par an », indique le Crioc. Selon un écobilan réalisé par ESU-services, un bureau d’études suisse, l’eau minérale plate en bouteille serait 90 à 1.000 fois plus polluante que l’eau du robinet (emballages, transport, distribution…)

Côté fabricants, on assure avoir fait beaucoup d’efforts. « Nos bouteilles en PET sont entièrement recyclables, et le taux de recyclage en Belgique atteint 70 % », assure Jean-Benoît Schrans, directeur de la communication de Spadel (SPA, Bru…), premier producteur belge avec 25,2 % de parts de marché. « L’eau minérale naturelle est un produit complètement différent, poursuit-il. C’est une eau pure qui n’est pas traitée chimiquement et qui gardera toujours la même composition ». Quoi qu’il en soit, les industriels estiment qu’il y a de la place pour toutes les eaux sur le marché. Selon le SPF Santé, seulement 25 % de la population boit assez d’eau (soit 1,5 litre par jour).

Pas de résultats.