Onze étudiants reçus-collés
BODART,CORINNE
Page 12
Vendredi 11 juillet 2008
Université Le coup de gueule du doyen de la faculté de médecine
Malgré la tristesse, c’est dans la dignité que s’est déroulée la proclamation des résultats en 1ère médecine.
Moi, je préférerais rater mon année parce que j’ai échoué aux examens que les réussir et me faire recaler à cause du numerus ». C’est ce genre de commentaires que l’on entendait, jeudi matin, dans les travées de cet amphithéâtre de la faculté de médecine après la proclamation des résultats des étudiants de première année. (Le Soir du 10/07).
Dans cette salle, des étudiants, des parents, des professeurs de la faculté et le doyen, Michel Hérin, qui en quelques mots, a résumé la triste réalité que nous allions partager. Triste car le décret « numerus clausus » est à ses yeux « inhumain, immoral et contraire à l’éthique universitaire ».
Triste car « il est impossible de résumer toute la détresse humaine vécue au corps à corps avec les étudiants et les parents depuis deux semaines et demie ». Et le doyen de poursuivre : « Les 96 étudiants qui accèdent à la deuxième année sont aux anges et le méritent ». Pour les onze « reçus collés », c’est l’enfer. « Chers étudiants reçus-collés, je suis de tout cœur avec vous ».
Dans la salle, les applaudissements sont nourris. Les noms des reçus s’égrènent. Les plus grandes distinctions (PGD) avec les félicitations du jury. Sept étudiants qui ont une moyenne de plus de 18/20 ! Les PGD. Les grandes distinctions. On applaudit entre les coups. Viennent ensuite les grandes distinctions. Les distinctions…
Et là, l’énumération s’arrête au bout de quelques noms. Le quota est atteint. On passe aux reçus-collés, aux étudiants qui répondent aux critères du décret mais qui n’ont pas la chance d’être dans les 96 premiers et donc n’accéderont pas à la 2e année.
Ils sont onze. « Certains d’entre eux ne pourront pas continuer », poursuit le doyen rappelant ainsi que ceux qui, pour la deuxième année, sont « reçus collés », le rêve d’être médecin s’arrête ici. Comme la 97e étudiante – la première exclue, donc – collée malgré une belle distinction. Comme l’année précédente. « Nous avons beaucoup travaillé toute l’année et là, il nous faut beaucoup d’humilité », témoigne Sophie, une des onze « reçues-collées ».
Les yeux rougis s’essuient discrètement, les sourires reprennent le dessus. En plus d’une leçon de courage, ces étudiants nous offrent une leçon de dignité. Face à une réalité indigne.
« Il faut faire sauter le numerus clausus »
ENTRETIEN
Le recteur des Facultés universitaires namuroises, Michel Scheuer, n’a jamais caché son opposition au système du numerus clausus. Mais selon lui, tant que les quotas existeront au niveau fédéral, la méthode appliquée à l’heure actuelle est « la moins mauvaise ». Explications.
Vous êtes contre le numerus clausus et contre l’examen d’entrée. Cela limite les solutions…
Sur le fond, plus que jamais, je suis opposé au système du numerus clausus et plus largement à la limitation de l’accès aux études de médecine. Une opposition formelle. Depuis dix ans, on dit que nous allons vers une pénurie de médecins. Force est de constater qu’aujourd’hui, dans une série de domaines, il y a bien pénurie. Mais je reste aussi opposé à l’examen d’entrée.
C’est pourtant la solution appliquée en Flandre…
Oui, et il existe aujourd’hui des centaines de jeunes qui sont dans le pipeline sans savoir s’ils auront une attestation.
Un concours d’entrée alors ?
J’y reste opposé en Communauté française car il existe trop d’inégalités entre les élèves au sortir des humanités. Les résultats de nombreuses études, comme Pisa, en témoignent. Un concours voudrait dire que l’on ferme la porte à des étudiants qui ont les aptitudes mais pas les bagages voulus alors qu’en un an de temps, ils peuvent rattraper le niveau requis. C’est pour cette raison que je pense que le numerus clausus est et reste une mauvaise solution. Mais, étant donné la situation – soit les quotas imposés au niveau fédéral –, c’est la moins mauvaise.
Selon vous, où est la planche de salut ?
Il faut faire sauter le numerus clausus au niveau du fédéral. Mais là, on touche aux aspects communautaires, à un vrai problème de société. Quand on voit, en Communauté française, la pénurie de médecins dans certaines spécialités et dans certaines régions ; le nombre de médecins étrangers qui viennent ici et qui ont libre accès à la profession alors que l’on ferme des portes à nos jeunes, il faut que cela cesse. Et c’est aussi à nous recteurs de sortir et de le dire.
En attendant, que dire à, ceux qui veulent se lancer en médecine ?
Premier constat : l’engouement pour les études ne cesse de s’accroître. Il faut aussi dire à ceux qui s’engagent dans cette voie et qui sont prêts à l’assumer, que même s’ils ne peuvent pas poursuivre la médecine, ils ont de vraies possibilités de valoriser cette première année dans d’autres études. Et surtout, que cette aventure dans laquelle ils s’engagent et qui va leur être imposée par le système sera difficile, mais qu’ils ont un corps professoral qui le vit avec eux, 365 jours par an !