Gaston Compère est mort

DE DECKER,JACQUES

Lundi 14 juillet 2008

Littérature Il avait 83 ans.

Fiction, essais, prose, poésie, fantastique. L’écrivain belge Gaston Compère a parlé toutes les langues. Surtout celle du style.

Comme les plus grands, auprès desquels il faut le compter d’ailleurs, Gaston Compère n’est pas à ranger dans une catégorie, ni même une division. Il représente une bibliothèque à lui tout seul, lui à qui aucun genre littéraire n’était étranger. Cette exubérance s’explique peut-être par le fait qu’il est entré en littérature, à l’instar d’un Henry Bauchau, à cet âge que l’on dit mûr.

Lorsqu’il explosa littéralement, au milieu des années septante, il avait atteint le demi-siècle et n’avait publié, en tout et pour tout, que sa thèse de romaniste sur Maurice Maeterlinck (magistrale au demeurant et parue à l’Académie) et un étrange et intriguant recueil de poèmes, Géométrie de l’absence qui avait été remarqué par Marcel Thiry et que les happy few se recommandaient en douce. Des poèmes qui tenaient à la fois de l’épure et de la formule cabalistique.

On y sentait en germe un écrivain terriblement conscient de son art, à la précision mathématique (on apprendrait bientôt qu’il était aussi musicien et vouait un culte à Jean-Sébastien Bach, ce qui expliqua bien des choses) et à la maîtrise verbale souveraine. Mais ce n’est pas de cette façon que la réputation de Compère atteindrait un plus vaste public. Cette percée se produisit avec son passage à la fiction. Un premier ensemble de nouvelles, Sept machines à rêver révéla un conteur qui était un familier du romantisme allemand.

En 1977, un roman fit sensation, au point de lui valoir le prix Rossel. Portrait d’un roi dépossédé avait pour centre névralgique un constat dont les livres précédents n’avaient qu’esquissé l’aveu : ce que Cioran appela « l’inconvénient d’être né ». Cette révolte contre la condition d’avoir été jeté dans l’univers, deviendrait dès lors la basse continue des compositions littéraires de Gaston Compère.

Ce mal d’exister allait se trouver au centre de ses grandes évocations historiques, construites autour de Charles le Téméraire ou de Louis XI, ou de ses reconsidérations de mythes, comme sa magnifique réécriture de Robinson, qui n’a rien à envier à celle de Michel Tournier, conférant au versant romanesque de son œuvre la résonance d’une quête philosophique désespérée peut-être, mais nourrie d’une puissance créatrice véritablement baroque.

C’est que les moyens stylistiques de Compère étaient inouïs. Fort de son métier de poète, il charge sa prose de prouesses constantes.

Nourri des textes sacrés, non seulement il les concasse dans ses propres vers, comme dans Ecrits de la caverne, mais il les injecte dans ses proses, qui se plaisent à confronter sans cesse le sublime et le grotesque, l’éthéré et le trivial. Il y a du mystique et du profanateur chez Compère, grand initié lui-même, et ses écrits attendent encore les décrypteurs qui en feront la glose.

Sa bibliographie est des plus vastes, l’auteur, une fois déchargé de ses cours (ses élèves à l’Athénée d’Ixelles gardent de lui un souvenir ébloui, lisez ci-dessous), ne s’étant plus voué qu’à l’écriture, avec quelques évasions dans la composition musicale où il excellait aussi. Les deux techniques, chez lui, se confondaient. Il écrivait avec la précision d’un claveciniste, il composait avec la fantaisie d’un inépuisable conteur. Il fit aussi des incursions dans le théâtre, destinant de magnifiques adaptations de Shakespeare à la compagnie de Daniel Scahaise.

On lui doit des essais d’une rare limpidité dans l’analyse, consacrés à Bach, son indéfectible compagnon, ou à Maeterlinck, à qui il consacra un deuxième livre aux antipodes du premier, totalement décontracté, d’une rare liberté de ton, où il ne dissimule pas que le seul Nobel littéraire belge avait aussi écrit quelques solides platitudes.

Compère, depuis quelques mois, épuisé par une maladie que l’on nomme le syndrome d’Atlas, et qui donne à celui qui en souffre l’impression de porter le monde sur ses épaules, avait déposé la plume.

Son immense oeuvre est donc close. En fera-t-on jamais le tour ?

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