Leterme chez le Roi, c’est à nouveau la crise

COPPI,DAVID; LAMQUIN,VERONIQUE

Mardi 15 juillet 2008

Politique Après une journée de fortes tensions en Flandre…

Vers 22 heures, lundi, le Premier ministre présentait sa démission au Roi qui réserve sa réponse et poursuit ses consultations. Les bureaux de partis se réunissent ce mardi. Didier Reynders a convoqué les présidents de parti francophones.

Lundi soir, après 22 heures, à la veille de sa « déclaration » au parlement fédéral, prévue ce mardi à 15 heures, le Premier ministre se rendait chez le Roi pour lui remettre sa démission. Une mauvaise pièce comme la scène politique nous y a habitués depuis les élections législatives du 10 juin 2007, qui ont généré une instabilité presque sans fin.

L’audience a duré plus de quatre heures. Le président de la Chambre Herman Van Rompuy (CD&V) ainsi que les vice-premiers ministres et ministres des Réformes institutionnelles Jo Vandeurzen (CD&V) et Didier Reynders (MR) ont été appelés au Château du Belvédère.

A 3h30, un communiqué du Palais annonce que M. Leterme a présenté la démission de son gouvernement et que le Roi tient sa décision en suspens. Ce que cela signifie exactement n’est pas encore clair mais en tout cas le Roi n’a à ce stade pas accepté la démission du gouvernement. La démission du gouvernement intervient alors qu’il était en place depuis moins de 4 mois. Le gouvernement Leterme 1er a en effet prêté serment le 20 mars. Lundi 14 juillet, il en était à son 116e jour.

Leterme : « des visions inconciliables »

« Depuis la mise en place de ce gouvernement, des représentants des partis qui y siègent et d’Ecolo et Groen !, les ministres des réformes institutionnelles et les présidents de la Chambre et du Sénat ont, sous la direction du Premier ministre, abordé et étudié de manière approfondie et circonstanciée diverses pistes pour permettre la réalisation des réformes nécessaires », écrit Yves Leterme dans un communiqué.

« Malgré tous les efforts et toute la persévérance, le Premier ministre constate que le timing prévu dans l’accord de gouvernement n’est pas respecté. Il s’avère que les visions opposées entre les communautés concernant le nécessaire nouvel équilibre à créer dans notre construction étatique sont aujourd’hui inconciliables. Cela démontre que le modèle de concertation au niveau exclusivement fédéral a atteint ses limites. Pourtant une réforme de l’Etat reste un élément essentiel d’un accord de gouvernement », ajoute le communiqué. Le Premier ministre remercie ensuite ses collègues pour le travail accompli, qui ses derniers jours a pris la forme d’un budget en équilibre et d’un plan socio-économique pluriannuel.

Suspense autour de la note de Leterme

Le sort d’Yves Leterme était lié à une note de quinze pages dont quatorze consacrées au socio-économique (nous en avons rendu compte largement hier), et… une sur le communautaire, celle que nous reproduisons ci-contre (grâce à un « vent favorable »), qui fut transmise par le Premier ministre aux négociateurs peu après minuit lundi matin, avant de se quitter, à sa résidence du Lambermont, à Bruxelles.

L’accord sur le socio-économique, conclu samedi, avait conforté le Premier ministre, resserrant la majorité autour de lui… Croyait-on. Cela restait insuffisant.

Toute la journée, hier, le suspense a tourné autour du sort qu’allaient connaître ses propositions dans le domaine institutionnel, qui consistaient essentiellement à prolonger les négociations Nord-Sud en impliquant à l’avenir les Régions et les Communautés. Une formule, entre l’encommissionnement et la relance du dialogue, dont les Francophones s’accommodaient aisément. Mais qui laissait les partis flamands sur leur faim, celle d’une réforme de l’Etat d’envergure, avec, en sus, la scission de BHV.

Ces propositions d’Yves Leterme ? D’abord acter le fait que deux mois de négociations (depuis le 1er paquet) n’avaient pas permis de dégager le moindre début d’accord. Ni sur BHV. Ni sur les transferts de compétences. Ni même sur la révision de la loi de financement. Ensuite, s’engager sur un nouveau calendrier. Rendez-vous à la rentrée. Pour entamer de vraies discussions. Enfin, dégager une nouvelle formule de négociations, pour éloigner du gouvernement fédéral les tensions communautaires mais, surtout, associer les Régions, en particulier Kris Peeters, très critique, ces derniers temps, sur la situation au fédéral, et qui n’épargnait pas le Premier ministre.

Une nouvelle formule de négociation

Concrètement, Yves Leterme proposait de constituer un nouveau groupe de pilotage, dit « bureau », composé de six personnes, placé sous la présidence de Kris Peeters et Didier Reynders. Le tandem devait être flanqué de quatre vice-présidents : les ministres-présidents wallon (Rudy Demotte, PS) et bruxellois (Charles Picqué, PS) ainsi que l’autre ministre des Réformes institutionnelles (Jo Vandeurzen, CD&V) et Guy Vanhengel (ministre bruxellois VLD). Le groupe étant constitué, au total, de vingt-deux personnes (présidents et vice-présidents compris), selon la parité linguistique.

C’est peu dire que cette proposition fut reçue différemment au Nord et au Sud.

Elle obtenait l’adhésion des francophones – qui se sont toutefois battus, plusieurs heures, lundi, pour faire admettre à la table Charles Picqué. En revanche, le Nord a plongé en plein psychodrame. Sur un élément symbolique d’abord : vu de Flandre, le dialogue de communauté à communauté se tient à deux (sans Picqué donc…) mais aussi sans la tutelle du fédéral, donc sans Reynders. Pourtant, en début de soirée, recevant Demotte et Picqué pour les convier à participer à la démarche, Leterme avait tranché : pour lui, c’était Peeters et Reynders. Quelques minutes plus tard, Kris Peeters redisait, au micro de la VRT, son « étonnement » de voir un fédéral hissé comme cela dans un dialogue entre entités fédérées…

Crise de conscience politique au nord

Mais, plus fondamentalement, la formule imaginée par Yves Leterme a provoqué lundi une brutale crise de conscience politique au nord : dire « oui » à ses propositions et lui permettre de poursuivre ? Dire « non » et risquer de faire tomber le gouvernement fédéral ?

La question a agité la Flandre tous azimuts : le gouvernement régional, le SP.A, le CD&V bien sûr, la N-VA évidemment, qui avait convoqué ses troupes lundi après 20 heures, en Bureau politique, pour dire tout le mal du monde de l’option de Leterme…

Le Premier ministre n’aura pas résisté à ce chaos dans le camp flamand, et tout particulièrement dans sa propre formation politique. On pense notamment aux dissensions avec Kris Peeters, son successeur à la ministre-présidence au nord, qui, à plusieurs reprises ces dernières semaines, avait réclamé un accord sur BHV et sur la réforme de l’Etat pour le 15 juillet, menaçant d’une crise majeure, déstabilisant ainsi le locataire du « seize », son compère CD&V. Qui se sera « accroché » tant et plus…

Tard dans l’après-midi, en effet, son porte-parole nous affirmait hier que le calendrier initial était maintenu : conseil des ministres ce mardi matin, déclaration au parlement à 15 heures… Entre-temps, une nouvelle réunion de l’Heptapus (Leterme + les présidents de la majorité + les représentants des verts), prévue à 20 heures, avait été annulée… Alors qu’une autre, en comité restreint, se tenait, à l’écart, entre chrétiens-démocrates flamands, orageuse, à l’issue de laquelle Yves Leterme décidait de se rendre chez le Roi. Peut-être pour forcer le destin…

En attendant, l’appel des partis francophones au sens des responsabilités aura claqué dans le vide. Didier Reynders a fait savoir hier soir qu’une réunion entre francophones se tiendra ce mardi après-midi, déplorant au passage que l’accord socio-économique de samedi, applaudi par tous, puisse faire les frais de la crise.

Le cartel Cd&V/N-VA est en ébullition. La Flandre se radicalise. Et le paysage politique fédéral tout entier, le pays, encaissent, et en souffrent.

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