L’arrestation de Karadzic tombe à point nommé

DELISSE,FRANCOIS-XAVIER

Mardi 22 juillet 2008

Serbie

Cette grande victoire des démocrates est survenue alors que l’Europe se penchait sur la situation de leur pays. Son transfert prochain à La Haye satisfait la communauté internationale.

BELGRADE

DE NOTRE CORRESPONDANT

La nouvelle a fait le tour de Belgrade en un instant lundi soir. L’arrestation de Radovan Karadzic est inespérée. Car après 11 ans de cavale, le chef politique des Serbes de Bosnie durant la guerre n’était plus un sujet de conversation depuis longtemps, contrairement à son chef militaire, Ratko Mladic.

Insaisissable, le psychiatre de Pale, fief depuis lequel il faisait bombarder Sarajevo, prêtait peu à la rumeur. Jusqu’à une récente interview de l’ambassadeur américain pour les crimes de guerre, Clint Williamson, dans les colonnes du quotidien bosniaque Oslobodenje où il affirmait que Karadzic était bel et bien en Serbie.

Radovan Karadzic a été appréhendé lundi matin, dans un bus, près du centre de Belgrade, selon la version officielle. Car il y a déjà une autre version : celle de son avocat, qui assurait ce mardi qu’il aurait été arrêté vendredi matin, par des hommes non identifiables. Karadzic aurait ainsi passé trois jours au secret avant son transfert au tribunal spécial de Belgrade. Une version des faits invérifiable mais crédible tant son arrestation arrive à point nommé dans le calendrier : mardi s’est tenu en effet un conseil des ministres des Affaires étrangères européen qui devait aborder le cas de la Serbie. Également hier était prévue une visite, finalement annulée, du procureur du TPI, le Belge Serge Brammertz.

C’est la nouvelle donne politique et le résultat d’un accord entre le parti socialiste (SPS) de feu Slobodan Milosevic et le parti démocratique (DS) du président Boris Tadic qui ont permis cette issue, grâce à une coalition gouvernementale pro-européenne formée il y a deux semaines seulement.

C’est donc une grande victoire pour les démocrates serbes, qui semblent avoir convaincu de la nécessité de l’opération les héritiers de Milosevic, dont le leader, Ivica Dacic, est le nouveau ministre de l’Intérieur. Celui-ci, très prudent, a cependant précisé dans un communiqué lundi soir que la police n’avait pas participé à l’opération.

Du reste, la tension était palpable mardi à Belgrade. Lors d’une brève conférence de presse, le procureur pour les crimes de guerres, Vladimir Vukcevic, objet de menaces de mort dans le passé, a semblé fébrile. Il a cependant donné des précisions sur le passé récent du psychiatre de Pale. Méconnaissable, portant lunettes et longue barbe blanche, celui-ci travaillait en tant que médecin dans une clinique privée, sous une fausse identité. Radovan Karadzic semblait donc vivre depuis longtemps à la vue et au su de tous, à Belgrade, loin des scénarios variés et ubuesques qui le prédisaient tantôt dans un monastère monténégrin, tantôt dans une grotte en Bosnie.

Mais surtout, au contraire de la communauté internationale qui félicite la Serbie depuis lundi soir, c’est la discrétion qui prévaut à Belgrade. Comme si l’arrestation de Karadzic était une bombe à retardement.

Pourtant, dans la nuit de lundi à mardi, ils n’étaient guère qu’une cinquantaine d’ultranationalistes du mouvement « Obraz » à scander le nom de l’inculpé numéro 1 du TPIY, face à un dispositif policier impressionnant, devant le Tribunal spécial de Belgrade. Ainsi, dans le clan démocrate, le président ne s’est pas exprimé mardi et le nouveau Premier ministre, Mirko Cvetkovic, a appelé les derniers fugitifs à se rendre volontairement.

Chez le partenaire socialiste, la gêne est palpable. Ainsi, les héritiers de Milosevic précisent qu’ils continuent à s’opposer à toute extradition.

Comme prévu cependant, la première attaque violente est venue des radicaux ultranationalistes, par la voie de leur secrétaire général, Alexandar Vucic : « Karadzic est un héros serbe, il y aura d’importantes représailles », a-t-il menacé.

« Héros », le mot a donc été lâché. Mais l’est-il encore pour une majorité de Serbes ? Son arrestation pourrait bien être la meilleure réponse pour quelqu’un, qui depuis son entrée dans la clandestinité début 1997, a toujours été suivi, même si parfois perdu, par les services secrets serbes et occidentaux. Et s’il a fallu 11 ans pour arrêter l’homme fort des Serbes de Bosnie, c’est bien que la volonté politique, voire l’hostilité de certains, en premier lieu desquels la Russie, a manqué.

Un euphémisme aussi pour décrire la rhétorique du « zéro mort » de l’Otan, ou le double jeu des Américains pendant des années. Mais cette fois la règle a changé. Et la nomination d’un démocrate à la tête des services secrets, il y a quelques jours, pourrait annoncer également la fin de cavale du dernier gros poisson : Ratko Mladic. Pour tourner enfin la page noire des années 90.

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