Wikipédia, ovni encyclopédique
JENNOTTE,ALAIN
Jeudi 24 juillet 2008
Technologies L’encyclopédie démontre la puissance des projets communautaires
Etoffée, respectée, autorégulée, Wikipedia, l’encyclopédie libre sur l’internet, fait de plus en plus d’ombre à ses concurrents commerciaux. Eux qui, hier, en souriaient, copient son modèle aujourd’hui.
Motivés par le plaisir de participer à un projet communautaire et par l’émulation de l’échange d’idées, ils ont, en quelques années, bâti une encyclopédie vingt-cinq fois plus étoffée que la vénérable Britannica, avec près de 2,5 millions d’articles pour la version anglaise et plus de 680.000 en français. Méprisée par les spécialistes à ses débuts, pour son amateurisme peu académique, elle fait aujourd’hui de l’ombre à ses concurrents commerciaux, leur imposant une douloureuse remise en question. Et, grâce à une discipline de plus en plus implacable, la qualité des contributions est aujourd’hui fréquemment reconnue par les spécialistes des disciplines qu’elle aborde.
Pourtant, Wikipédia n’avait pas choisi la voie royale des encyclopédistes. Tout le monde, fantaisiste ou expert, peut y contribuer sans même quitter l’anonymat. Mais un jeu de rôle, sous le contrôle des internautes eux-mêmes, évite le plus souvent les débordements. Des « administrateurs » peuvent bloquer l’adresse internet d’un « vandale » qui saccage des pages ou tente de les vider de leur contenu. Viennent ensuite les « bureaucrates », qui assurent différents rôles techniques. Un comité éditorial se charge de signaler des articles dont la qualité fait l’unanimité. Quand au comité d’arbitrage, dont les membres sont élus pour de courtes périodes par les membres, il gère les cas critiques, telles les polémiques acerbes qui naissent autour d’articles consacrés à des sujets sensibles. L’immense majorité des membres de cette communauté ne se rencontrent jamais et communiquent par e-mail.
« Cette recherche presque obsessionnelle du consensus et de la neutralité ne laisse pas de place pour les positions extrêmes ou l’autopromotion », explique Martin Erpicum, un sociologue de l’Université de Liège qui a longuement étudié Wikipédia de l’intérieur. Ainsi, un homme politique qui demanderait à ses collaborateurs de rédiger son hagiographie sur Wikipédia serait rapidement repéré et sa « bio » ne résisterait guère à la censure de la communauté des contributeurs.
« Pour apporter un contenu neutre à Wikipédia, il faut abandonner son vécu personnel et accepter des règles consensuelles, comme lorsque l’on doit partager une chambre d’hôtel avec des inconnus, poursuit Martin Erpicum. À chaque étape du développement de Wikipédia, chaque décision a dû être motivée. »
Quant aux articles, ils échappent au contrôle de leurs auteurs dès que ceux-ci ont cliqué sur le bouton de la souris pour les envoyer. Tout le monde peut y ajouter des précisions ou les rectifier. De ce travail de fourmi va naître peu à peu un contenu dont la qualité s’affinera avec le temps.
Vision idyllique de la construction de Wikipédia ? Chacun peut aisément se faire sa religion : l’historique de chaque modification reste disponible en ligne. Tout comme les débats, parfois tumultueux, qui ont accompagné l’accouchement d’un article.
Reste que Wikipédia connaît aussi ses limites. Face aux accents très pédagogiques d’encyclopédies comme Encarta, elle adopte un profil bas. « Si l’on s’accorde pour déterminer ce qu’est un article neutre et objectif, il n’y a pas encore un véritable consensus pour définir ce que pourrait être un scénario pédagogique, estime Martin Erpicum. Mais c’est une question de temps. »
Des écueils techniques ont également freiné son évolution vers l’utilisation intensive de la vidéo. L’encyclopédie, qui ne vit que des dons versés à une fondation, n’a pas les moyens de payer la facture de la bande passante nécessaire à la transmission de lourds fichiers audiovisuels.
Elle n’est pas non plus un monde clos et universel qui rendrait obsolète toute autre tentative d’agrégation d’informations en ligne. Son idéal est plutôt d’atteindre le plus large consensus imaginable sur les savoirs de l’humanité. Mais cette soif de connaissance ne se cantonne heureusement pas à une connaissance neutre et mollement objective. À côté de cet ubuesque projet collaboratif, des milliers d’autres sites web et autant de bibliothèques de papier agitent idées et théories qui, une fois décantées, trouveront place dans les futures révisions des articles de l’encyclopédie. Avec la prudence parfois irritante des dictionnaires, Wikipédia n’a au fond que cette ambition : cultiver l’art encyclopédique du consensus.
