La rencontre de deux monstres
BRADFER,FABIENNE
Page 29;30
Jeudi 24 juillet 2008
Cinéma Sur le tournage de « Bellamy »
L’ambiance est sereine, amicale, joyeuse. Sous un parasol, Chabrol et Depardieu discutent. De tout, de rien, du cinéma, de la vie, du film. Concentrés mais détendus comme deux gamins. On sent immédiatement qu’ils sont complices. Deux monstres sacrés à l’œil brillant, qui se reconnaissent enfin. Respect, connivence.
Raconter une histoire sans avoir besoin de faire quinze plans sur une séquence, voilà le bonheur de Depardieu. « Beaucoup de prises, ça me fait chier. » Il le dit sans détour, s’asseyant à nos côtés, à la cantine, une grande assiette de viande devant lui et qu’il dévore avec les doigts. Il n’y a pas de sanglier mais on se dit, tout à coup, qu’Obélix n’est pas totalement une fiction. Depardieu apparaît immense, gargantuesque, goinfre. Sorte d’ogre capable aussi de devenir, en un souffle, aussi délicat qu’une jeune fille. Nous le verrons quelques heures plus tard, quand il acceptera de répondre à quelques questions entre deux prises. Sa voix, alors, se fait murmure. Dentelle de mots. C’est troublant… On pense à Cyrano susurrant un poème d’amour. Et on perçoit toute la dimension à la fois forte et fragile que Chabrol va exploiter à l’écran.
Depardieu nous dit : « C’est très agréable de raconter une vraie histoire. Claude a écrit sur un personnage qui est à la fois un mélange de Simenon, de Maigret, de Brassens et de lui-même. » Suite aux confidences de Chabrol, on lui lance qu’il y a aussi beaucoup de lui dans ce personnage. Il répond : « Peut-être. J’ai été touché car ce récit est dans la vie, dans l’observation des choses, dans une vie qui appartient à un certain âge, 50-60 ans. En un temps où on regarde les choses avec une petite distance. L’écriture est très belle. C’est comme du Simenon, un auteur que je ne le connais pas comme les passionnés mais dont j’adore les personnages et son art du détail. »
On lui demande pourquoi il a attendu si longtemps avant de tourner avec Chabrol. « Il tournait beaucoup, moi aussi. On a donc mis du temps, mais c’est une très belle rencontre. Très, très belle. C’est le cinéma que j’aime faire. Sans trop d’artifice. Comme celui que j’ai fait avec Giannoli ou avec Pialat. L’exigence n’est pas de faire une performance d’acteur. On est dans la performance humaine. C’est ça que j’aime. »
Derrière ces mots, on sent une fatigue des gros films à effets spéciaux. Depardieu est l’acteur de Truffaut, Blier, Duras, Pialat, Rappeneau… de vrais auteurs. Avec Chabrol, il revient à cet amour-là du métier. Vital, fondamental après plus de quarante ans de carrière. D’ailleurs, quand on lui parle de la rumeur comme quoi il arrêterait, il rétorque : « On s’en fout de ça ! Une rencontre comme celle de Chabrol ne me fait pas continuer. Elle me fait simplement exercer mon métier. Chabrol est comme tous ces cinéastes de la Nouvelle Vague : il a une histoire à l’intérieur des dialogues. Il y a toujours dans le champ de la caméra une autre histoire en même temps qui se rapporte à celle des dialogues. Il y avait ça chez Truffaut. Claude a sa musique, un peu à la Henri Dutilleul. Truffaut avait Delerue. Cela fait partie de l’ambiance du tournage. Après, il y a les objets, les petits clins d’œil, les détails. »
Et d’ajouter : « Aujourd’hui je n’enchaîne plus les films. Mais quand on retrouve un Chabrol, on ne le lâche pas. Je vis un immense plaisir. Comme je l’ai eu avec Gilles Béhat, récemment. »
L’acteur nous confirme encore qu’il a un projet avec Benoît Poelvoorde sur Alexandre Dumas. « C’est un très joli script. C’est aussi un film de paix. Où il n’y a pas de course folle et autre chose à prouver. »
Il se lève, rugit, éructe des insanités puis se cale sur le canapé où Chabrol s’est installé. Ces deux-là, c’est sûr, sont en train d’écrire une belle page de cinéma. Rendez-vous à l’écran.
P. 30 L’interview
de Claude Chabrol
En quête de l’homme nu de Simenon
Cinéma Claude Chabrol tourne à Nîmes
Pour le ton, oui ! Celui-ci se heurterait volontiers à
Oui, mais ce n’est pas facile car l’intrigue est un repoussoir. Un polar, au moins, ça amuse les gens. Je peux y faire ce que j’aime : traverser les apparences et surprendre avec ce qui se passe derrière. Cela doit venir de mon enfance : contrairement à moi, ma mère adorait les apparences et ça m’énervait. Je suis toujours en réaction par rapport à ça. Ce qui compte dans mes films, ce sont les personnages. Ici, c’est surtout celui que joue Gérard Depardieu, une sorte d’éléphant dans un magasin de porcelaine. Un personnage à multiples visages.
Bien entendu mais je n’y arrive pas. Je ne peux pas m’empêcher le mouvement de caméra car j’ai l’impression que cela révèle quelque chose. Je ne vois pas le moyen de faire autrement. Disons que mes mouvements sont de plus en plus petits.
L’adaptation d’un roman de Simenon qu’il n’aurait jamais écrit ! Donc très simenonien. Vaguement inspiré par Maigret. Simenon disait : «
Dans un deuxième temps, je me suis dit pourquoi ne pas appuyer sur la personnalité de Gérard pour donner corps au personnage principal. A partir de là, j’ai joué ce jeu-là jusqu’au bout. J’ai même rencontré Julie Depardieu que je connais bien. Elle m’a dit : «
Il y a longtemps qu’on voulait travailler ensemble. Ne pas le faire était d’ailleurs une extravagance. Il y a deux ans, on s’est rencontré à Nîmes à un festival et on s’est dit qu’on allait faire ce film ensemble. Gérard ne m’a pas cru mais moi, j’ai travaillé, travaillé et je lui ai envoyé un scénario. A partir de là, tout s’est fait facilement et rapidement.
Entre autres. Mon film rend aussi hommage à Brassens, enterré à Sète. Brassens s’inscrit bien dans la réalité du fait divers qui m’a inspiré ce récit : un clochard qui veut aller sur la tombe de Brassens, un avocat qui plaide en chantant Brassens… Des choses invraisemblables qui se sont réellement passées.
Je suis aussi un grand admirateur d’Alphonse Daudet.
Oui, oui, oui. J’essaie toujours que les comédiens trouvent eux-mêmes ce que je veux qu’ils fassent. J’essaie de voir comment ils sont et je fais un peu de la psychologie à ma manière. Avec Gérard, on se connaît depuis longtemps : il faut le laisser parler, le rassurer perpétuellement sans le montrer. Il est à la fois très costaud et très fragile. Donc, il est très intéressant et attachant. Je crois qu’il est content de la façon dont les choses se déroulent. Je ne fais pas de répétition si ce n’est sur le plateau, juste avant de tourner. Je fais peu de prises. Je fais confiance à mon choix d’acteurs. Tout cela va très bien à Gérard.
J’ai pensé à lui dès l’écriture. A lui comme homme car il me fascine. J’ai quasiment écrit sur lui à travers ce personnage. En général, je ne fais jamais ça ! Même pour Isabelle Huppert, je ne l’ai jamais fait. Je sais que certaines choses du scénario ont un peu secoué Gérard car je touche précisément à des choses personnelles. Ce qui me plaît chez lui, c’est à la fois cette masse et cette fragilité, cette intelligence folle et cette intuition, son côté lourdingue aussi. Vous allez voir son comportement avant et pendant les prises : c’est quelque chose d’insensé. Gérard est vraiment particulier. Il est extrêmement professionnel et ça, c’est épatant.
Ah oui, ça ! Je me moque de lui, bien entendu ; mais lui se fout de moi !
Et comment ! Il n’y a plus d’inquiétude. Je n’ai plus peur donc ce n’est qu’une partie de rigolade. Ça fait une dizaine d’années à peine que je le ressens ainsi. Ça date du tournage de
Pas beaucoup. Mais quand un acteur me fait une proposition, en général, c’est assez réfléchi. Par contre, ceux qui s’amènent en disant
Oui. Au niveau de la liberté qu’on peut avoir.
Je n’ai pas un tempérament très autobiographique. Non pas que j’ai des choses à cacher. Dans ce film-ci, étrangement, les rapports entre Bellamy et sa femme sont assez proches de mes rapports avec ma femme. Mais je suis plus blagueur.
Pendant des années, j’étais capable d’évaluer le temps. Maintenant, plus du tout ! Donc, comme je veux être heureux, je ne m’intéresse plus qu’au présent.
