La rencontre de deux monstres

BRADFER,FABIENNE

Page 29;30

Jeudi 24 juillet 2008

Cinéma Sur le tournage de « Bellamy »

Chabrol et Depardieu enfin réunis. Respect et connivence. Reportage exclusif sur le tournage.

Nîmes

De notre envoyée spéciale

Nîmes, il y a quelques semaines. Dans une rue anodine, des camions, une agitation, la population locale aux fenêtres. Depardieu tourne un film. Et pas n’importe quel film : Bellamy, le nouveau Chabrol. C’est un événement car ces deux-là n’avaient pas encore croisé leurs chemins. Etonnant. « Extravagant », dira le cinéaste du Beau Serge, son premier long, sorti en 1958.

L’ambiance est sereine, amicale, joyeuse. Sous un parasol, Chabrol et Depardieu discutent. De tout, de rien, du cinéma, de la vie, du film. Concentrés mais détendus comme deux gamins. On sent immédiatement qu’ils sont complices. Deux monstres sacrés à l’œil brillant, qui se reconnaissent enfin. Respect, connivence.

Raconter une histoire sans avoir besoin de faire quinze plans sur une séquence, voilà le bonheur de Depardieu. « Beaucoup de prises, ça me fait chier. » Il le dit sans détour, s’asseyant à nos côtés, à la cantine, une grande assiette de viande devant lui et qu’il dévore avec les doigts. Il n’y a pas de sanglier mais on se dit, tout à coup, qu’Obélix n’est pas totalement une fiction. Depardieu apparaît immense, gargantuesque, goinfre. Sorte d’ogre capable aussi de devenir, en un souffle, aussi délicat qu’une jeune fille. Nous le verrons quelques heures plus tard, quand il acceptera de répondre à quelques questions entre deux prises. Sa voix, alors, se fait murmure. Dentelle de mots. C’est troublant… On pense à Cyrano susurrant un poème d’amour. Et on perçoit toute la dimension à la fois forte et fragile que Chabrol va exploiter à l’écran.

Depardieu nous dit : « C’est très agréable de raconter une vraie histoire. Claude a écrit sur un personnage qui est à la fois un mélange de Simenon, de Maigret, de Brassens et de lui-même. » Suite aux confidences de Chabrol, on lui lance qu’il y a aussi beaucoup de lui dans ce personnage. Il répond : « Peut-être. J’ai été touché car ce récit est dans la vie, dans l’observation des choses, dans une vie qui appartient à un certain âge, 50-60 ans. En un temps où on regarde les choses avec une petite distance. L’écriture est très belle. C’est comme du Simenon, un auteur que je ne le connais pas comme les passionnés mais dont j’adore les personnages et son art du détail. »

On lui demande pourquoi il a attendu si longtemps avant de tourner avec Chabrol. « Il tournait beaucoup, moi aussi. On a donc mis du temps, mais c’est une très belle rencontre. Très, très belle. C’est le cinéma que j’aime faire. Sans trop d’artifice. Comme celui que j’ai fait avec Giannoli ou avec Pialat. L’exigence n’est pas de faire une performance d’acteur. On est dans la performance humaine. C’est ça que j’aime. »

Derrière ces mots, on sent une fatigue des gros films à effets spéciaux. Depardieu est l’acteur de Truffaut, Blier, Duras, Pialat, Rappeneau… de vrais auteurs. Avec Chabrol, il revient à cet amour-là du métier. Vital, fondamental après plus de quarante ans de carrière. D’ailleurs, quand on lui parle de la rumeur comme quoi il arrêterait, il rétorque : « On s’en fout de ça ! Une rencontre comme celle de Chabrol ne me fait pas continuer. Elle me fait simplement exercer mon métier. Chabrol est comme tous ces cinéastes de la Nouvelle Vague : il a une histoire à l’intérieur des dialogues. Il y a toujours dans le champ de la caméra une autre histoire en même temps qui se rapporte à celle des dialogues. Il y avait ça chez Truffaut. Claude a sa musique, un peu à la Henri Dutilleul. Truffaut avait Delerue. Cela fait partie de l’ambiance du tournage. Après, il y a les objets, les petits clins d’œil, les détails. »

Et d’ajouter : « Aujourd’hui je n’enchaîne plus les films. Mais quand on retrouve un Chabrol, on ne le lâche pas. Je vis un immense plaisir. Comme je l’ai eu avec Gilles Béhat, récemment. »

L’acteur nous confirme encore qu’il a un projet avec Benoît Poelvoorde sur Alexandre Dumas. « C’est un très joli script. C’est aussi un film de paix. Où il n’y a pas de course folle et autre chose à prouver. »

Il se lève, rugit, éructe des insanités puis se cale sur le canapé où Chabrol s’est installé. Ces deux-là, c’est sûr, sont en train d’écrire une belle page de cinéma. Rendez-vous à l’écran.

P. 30 L’interview

de Claude Chabrol

En quête de l’homme nu de Simenon

Cinéma Claude Chabrol tourne à Nîmes

Le cinéaste a écrit pour Depardieu, chose qu’il n’avait jamais faite avant. Car l’homme le fascine. Rencontre.

entretien

Nîmes

De notre envoyée spéciale

Cinquante ans de carrière. Plus de soixante films. Et toujours un amour intact d’un art qu’il pratique avec délice comme lorsqu’on lui propose un bon plat. Comme cette sole cuite juste comme il faut avec un filet d’huile d’olive et du sel de Guérande, que sa femme fait à merveille. Quand il mange ou quand il tourne, Claude Chabrol est à la fête. C’est donc à la cantine très soignée de son nouveau tournage que nous l’avons retrouvé. Devant un plat de poisson et un plat de viande. « Quand c’est bon, pas raison de se priver », dit notre interlocuteur, l’œil gourmand.

Vous avez souvent dit « Je fais un film contre l’autre »…

Pour le ton, oui ! Celui-ci se heurterait volontiers à L’ivresse du pouvoir. C’est un film axé uniquement sur l’humain.

Avec l’envie de simplifier ?

Oui, mais ce n’est pas facile car l’intrigue est un repoussoir. Un polar, au moins, ça amuse les gens. Je peux y faire ce que j’aime : traverser les apparences et surprendre avec ce qui se passe derrière. Cela doit venir de mon enfance : contrairement à moi, ma mère adorait les apparences et ça m’énervait. Je suis toujours en réaction par rapport à ça. Ce qui compte dans mes films, ce sont les personnages. Ici, c’est surtout celui que joue Gérard Depardieu, une sorte d’éléphant dans un magasin de porcelaine. Un personnage à multiples visages.

Avez-vous toujours cette quête d’un film à plans fixes à la John Ford ?

Bien entendu mais je n’y arrive pas. Je ne peux pas m’empêcher le mouvement de caméra car j’ai l’impression que cela révèle quelque chose. Je ne vois pas le moyen de faire autrement. Disons que mes mouvements sont de plus en plus petits.

Comment définir « Bellamy » ?

L’adaptation d’un roman de Simenon qu’il n’aurait jamais écrit ! Donc très simenonien. Vaguement inspiré par Maigret. Simenon disait : « Ce qui m’intéresse, c’est l’homme tout nu. » C’est ça que je recherche aussi. J’adore son style qui a l’air de ne pas en être un alors qu’il est le résultat d’un gros travail.

Dans un deuxième temps, je me suis dit pourquoi ne pas appuyer sur la personnalité de Gérard pour donner corps au personnage principal. A partir de là, j’ai joué ce jeu-là jusqu’au bout. J’ai même rencontré Julie Depardieu que je connais bien. Elle m’a dit : « Vas-y, ne le ménage pas ! »

Ce film est la rencontre de deux grands : vous et Depardieu !

Il y a longtemps qu’on voulait travailler ensemble. Ne pas le faire était d’ailleurs une extravagance. Il y a deux ans, on s’est rencontré à Nîmes à un festival et on s’est dit qu’on allait faire ce film ensemble. Gérard ne m’a pas cru mais moi, j’ai travaillé, travaillé et je lui ai envoyé un scénario. A partir de là, tout s’est fait facilement et rapidement.

D’où le tournage à Nîmes ?

Entre autres. Mon film rend aussi hommage à Brassens, enterré à Sète. Brassens s’inscrit bien dans la réalité du fait divers qui m’a inspiré ce récit : un clochard qui veut aller sur la tombe de Brassens, un avocat qui plaide en chantant Brassens… Des choses invraisemblables qui se sont réellement passées.

Je suis aussi un grand admirateur d’Alphonse Daudet.

Depardieu s’adapte-t-il facilement à la méthode Chabrol ?

Oui, oui, oui. J’essaie toujours que les comédiens trouvent eux-mêmes ce que je veux qu’ils fassent. J’essaie de voir comment ils sont et je fais un peu de la psychologie à ma manière. Avec Gérard, on se connaît depuis longtemps : il faut le laisser parler, le rassurer perpétuellement sans le montrer. Il est à la fois très costaud et très fragile. Donc, il est très intéressant et attachant. Je crois qu’il est content de la façon dont les choses se déroulent. Je ne fais pas de répétition si ce n’est sur le plateau, juste avant de tourner. Je fais peu de prises. Je fais confiance à mon choix d’acteurs. Tout cela va très bien à Gérard.

J’ai pensé à lui dès l’écriture. A lui comme homme car il me fascine. J’ai quasiment écrit sur lui à travers ce personnage. En général, je ne fais jamais ça ! Même pour Isabelle Huppert, je ne l’ai jamais fait. Je sais que certaines choses du scénario ont un peu secoué Gérard car je touche précisément à des choses personnelles. Ce qui me plaît chez lui, c’est à la fois cette masse et cette fragilité, cette intelligence folle et cette intuition, son côté lourdingue aussi. Vous allez voir son comportement avant et pendant les prises : c’est quelque chose d’insensé. Gérard est vraiment particulier. Il est extrêmement professionnel et ça, c’est épatant.

La bonne table doit être un bon terrain d’entente entre vous ?

Ah oui, ça ! Je me moque de lui, bien entendu ; mais lui se fout de moi !

Le moment du tournage reste toujours une fête pour vous ?

Et comment ! Il n’y a plus d’inquiétude. Je n’ai plus peur donc ce n’est qu’une partie de rigolade. Ça fait une dizaine d’années à peine que je le ressens ainsi. Ça date du tournage de Rien ne va plus. J’ai une équipe solide, fidèle, familiale depuis des années – au fil du temps, j’ai épuré les rapports – et je suis toujours étonné et ému de voir tous ces gens se couper en quatre pour me permettre de fabriquer des trucs que j’ai en tête. Je trouve cela extraordinaire. J’ai cependant un petit défaut qui m’a été signalé par la famille : j’ai tendance à peu m’expliquer. Pour moi, c’est évident. Il faut donc que je fasse attention.

Laissez-vous place à l’improvisation ?

Pas beaucoup. Mais quand un acteur me fait une proposition, en général, c’est assez réfléchi. Par contre, ceux qui s’amènent en disant « I have a idee », ça, c’est terrible…

Apprenez-vous encore des choses quand vous tournez ?

Oui. Au niveau de la liberté qu’on peut avoir.

Quel film vous évoque le mieux ?

Je n’ai pas un tempérament très autobiographique. Non pas que j’ai des choses à cacher. Dans ce film-ci, étrangement, les rapports entre Bellamy et sa femme sont assez proches de mes rapports avec ma femme. Mais je suis plus blagueur.

Quand on vous dit que cela fait 50 ans que vous faites ce métier, vous êtes étonné ?

Pendant des années, j’étais capable d’évaluer le temps. Maintenant, plus du tout ! Donc, comme je veux être heureux, je ne m’intéresse plus qu’au présent.

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