Maillon faible d’un geste fort

VANESSE,MARC

Page 7

Mardi 5 août 2008

Liège Ecolo passe le projet du Mamac au crible

Un centre d’art international au parc de la Boverie : rêve accessible ou fantasme irréel ?

Le Mamac ! Un nom qui claque comme un dentier engouffrant deux hamburgers… Suggestivement gourmand, cet acronyme ne superpose-t-il pas un Big Mam (Musée d’art moderne) et un Big Mac (Musée d’art contemporain) ?

Planté dans la verdure manucurée du parc de la Boverie, ce bâtiment centenaire affiche les rides inévitables de sa longévité. Et du manque de soins évident que la Ville, si longtemps désargentée, a omis de lui prodiguer.

Cette fois, les édiles liégeois ont retrouvé le goût d’entreprendre et remué le tiroir aux idées pour rendre à ce lieu, sa vocation internationale. On a même rêvé un temps de cultiver l’adage : « Carpe, je te fais lapin ». En allant quérir le très cultivé et très hexagonal Jean-Jacques Aillagon comme expert – après le très catalan et très inspiré Diego Calatrava comme chef de gare –, on se remettait à croire aux dons des signatures pour garantir la munificence du tableau. On a même imaginé accueillir à Liège, une annexe de l’Hermitage (Saint-Pétersbourg), puis quelques joyaux du Moma (New York), avant de rêver à une excroissance nordique du Centre Pompidou (Paris).

Hélas, ces louables tentatives visant à s’approprier les miettes de grandes marques muséales ont échoué loin des berges de la Meuse… Après l’euphorie des utopies, il a alors fallu reprendre l’affaire en main, les pieds au sol. Avec la modestie des ambitieux.

Dans l’étude du GRE (Groupe de redéploiement économique du Pays de Liège) réalisée par Ramboll Management et consacrée à la reconversion du Mamac en « Centre international de l’art et de la culture », un premier constat saute immédiatement aux yeux des onze signataires (1) : « L’art contemporain attire une clientèle très ciblée et peu nombreuse ».

Louable aveu d’impuissance…

Dès lors, pour gonfler les voiles de l’attractivité et renflouer la rentabilité de ce vaisseau à l’étiage, il va falloir sérieusement se retrousser les manches. Pour résumer son étude, le pool des experts imagine « un geste architectural fort » (on notera au passage que cette expression, à peine rabâchée, vient donc de franchir la Meuse…), situé « au centre de la nouvelle trame urbaine (gare TGV Calatrava – Médiacité) ». Il accueillerait « des expositions temporaires programmées en continu autour d’un thème inédit en Europe : la modernité ».

Considéré comme « un projet phare pour l’offre culturelle et touristique de Liège », le centre pourrait compter « sur six cent mille visiteurs nationaux et internationaux ». Pas moins !

En clair, nos responsables politiques caressent le rêve d’un visiteur pétri de culture débarquant dans la verrière de la gare TGV (au fait, lui a-t-on enfin trouvé un nom ?), débouchant sur l’esplanade conduisant au fleuve (au fait, où en est-on dans la décision finale entre le plan A et le plan B ?), enjambant ce dernier par la passerelle et pénétrant aussitôt dans ce Guggenheim liégeois que le monde entier nous envie. Repu d’œuvres modernes, il filera ensuite vers la tour de Nicolas Schöffer (au fait, n’a-t-on pas un jour imaginé s’en défaire ?) avant de foncer vers la Médiacité voisine pour s’engorger de nouvelles technologies. Avant de repartir à l’assaut du cœur historique.

Rêve accessible ou fantasme irréel ? Certains, en tout cas, se posent de sérieuses questions sur la crédibilité des chiffres avancés (pour rappel, on parle de 600.000 visiteurs !) et du budget envisagé (48,2 millions d’euros). L’un d’entre eux, le conseiller communal écolo Alain Leens nous livre son analyse.

(1) Dont l’ancien ministre français Jean-Jacques Aillagon, l’ancien directeur général de l’Agence intergouvernementale de la Francophonie Roger Dehaybe, les architectes Pierre Cocina et Pierre Sauveur, des spécialistes du tourisme

Alain Leens se met au rapport

A la rentrée, Ecolo va organiser un colloque sur la culture et on va mettre l’accent sur Liège, entame Alain Leens, devant un café serré. Une communication portera notamment sur le nouveau projet du musée de la Boverie ». Et notre interlocuteur de s’interroger sur les choix opérés : « Le rapport sur ce musée insiste sur le fait qu’un élément indispensable pour la réussite de l’opération est de “définir une politique cohérente pour Liège”. Depuis des années, seules les opportunités et le coup par coup pour restaurer des éléments du patrimoine semblent devenir une constante. Dans quelle politique culturelle s’inscrivent toutes ces dépenses ? Ces investissements bouffent et boufferont (en frais de fonctionnement et d’expositions temporaires) le budget de la culture de la ville. »

Pour illustrer son inquiétude, Alain Leens évoque les propos de Michel Draguet, directeur du Musée des beaux-arts de Bruxelles, qui avait relayé ses doutes dans Le Soir (31 mai 2008) à propos de l’ensemble Curtius : « C’est un projet inventé pour sauver un bâtiment mais je suis sceptique sur sa viabilité ».

Calculette en main, le conseiller écologiste perfore les chiffres défendus par le rapport final consacré au projet Boverie : « Le Kunsthal de Bonn accueille 500.000 visiteurs par an, le Cinquantenaire et les Musées des beaux-arts et des sciences naturelles de Bruxelles ne dépassent pas les 350.000 visiteurs. Par quel coup de baguette magique Liège dépasserait-il les chiffres de la touristique ville de Bruxelles ? »

Côté budget, l’écologiste ajoute : « Après plus de 100 millions d’euros dépensés pour le Grand Curtius et cinq millions encore prévisibles, la Ville va-t-elle continuer à investir dans les briques culturelles (ORW, OPL, Émulation, Boverie) en délaissant totalement les artistes liégeois ? L’ignorance totale des acteurs culturels liégeois et des riverains (futurs utilisateurs du site) est en totale contradiction avec le rapport. »

Et Leens de formuler quelques suggestions : « Après la fuite de la collection Vandevelde (grand amateur d’art liégeois, NDLR), la collaboration de plusieurs spécialistes liégeois resterait un atout de réussite grâce à leurs suggestions, leurs contacts. Je songe aussi à des artistes de chez nous comme Laurent Jacob, Lino Polegato, Fernand Flausch, Jacques Charlier, Patrick Corillon, Alain De Clerck… »

Un salaire de 300.000 euros

Le rapport du GRE préconise de confier la direction et l’animation du Centre d’art à une pointure du secteur. Pointant l’importance du salaire (300.000 euros par an) accordé au conservateur (« six fois supérieur à celui du coordinateur général de l’ensemble des musées de Liège »), Leens doute de la notion fondamentale de « modernité » défendue par les experts : « Une notion franchement fourre-tout ». Et de la capacité du futur centre à s’autonomiser, comme le pressentent les experts dans le rapport : « Sans collection propre, le Centre d’art n’aura pas de “monnaie d’échange” pour soutenir sa demande de projets dont il aura besoin ».

Enfin, vu l’importance du très économique GRE dans l’aventure culturelle liégeoise, Leens s’interroge à nouveau : « Qui est le véritable opérateur du projet Boverie ? Michel Daerden qui se vante d’avoir obtenu du Feder huit millions de plus que ce qui a été demandé initialement par la Ville, et qui rêve de faire du futur ensemble sa “grande” réalisation culturelle ? Ou la Ville ? »

Pas de résultats.