Un roman majeur de l’année

DE DECKER,JACQUES

Page 38

Vendredi 22 août 2008

L’une des sensations internationales dans le monde littéraire, la saison écoulée, a été produite par un écrivain belge, flamand, qui a accompli la prouesse de remporter à double titre le très convoité « The Independent foreign fiction prize 2008 ». Cette distinction salue le meilleur livre étranger paru en anglais, et ce de façon équitable.

Cinq mille livres sterling vont à l’auteur consacré, la même somme à son traducteur. Si Paul Verhaeghen a empoché les deux, c’est qu’il a traduit lui-même en anglais son ouvrage, paru initialement en néerlandais chez l’éditeur Meulenhoff-Manteau. L’exploit est d’autant plus remarquable que le roman, Omega minor, compte 600 pages, et n’est pas écrit dans un style passe-partout.

Verhaeghen nous donne là son deuxième roman. Si ce quadragénaire a pu assurer la version anglaise d’Omega minor, c’est qu’il vit aux Etats-Unis depuis 1977, et y enseigne au Georgia Institute of Technology d’Atlanta. Spécialiste de psychologie cognitive, il est normal que sa discipline scientifique imprègne son travail littéraire. Omega minor est un roman d’idées, une quête intellectuelle, à laquelle l’auteur est arrivé à conférer une réelle dimension romanesque, qui le rend à certains égards aussi captivant qu’un thriller. Ces qualités n’ont pas échappé à d’autres jurys. Verhaeghen avait déjà décroché le prix du roman de la Vlaamse Gemeenschap et le prestigieux Bordewijkprijs aux Pays-Bas.

Omega minor cherche à brasser le XXe siècle et ses retombées à travers trois figures, Josef de Heer, un survivant d’Auschwitz, Paul Goldfarb, un prix Nobel de physique, et un jeune chercheur en psychologie, Paul Andermanns, un double transparent de l’auteur. Rien que l’identification de ces trois protagonistes témoigne de l’ambition du projet, qu’on peut rapprocher, par son envergure et son culot, des Bienveillantes. Mais Verhaeghen restitue mieux le désarroi des personnages, et préserve une interrogation brûlante sur l’omniprésence du Mal dans le monde. Sans en conclure quoi que ce soit.

L’auteur a d’ailleurs déclaré dans une interview qu’il ne se considérait pas comme un écrivain politique : « J’écris à propos de gens, et de lieux, et de circonstances, et de gens dans ces lieux et circonstances. » N’empêche qu’il a veillé à ce que la somme liée à son prix ne lui soit pas versée (il aurait été redevable d’impôts à l’Etat américain dont il récuse l’intervention en Irak), mais bien à Human Rights Watch. Un auteur désengagé aurait-il agi de la sorte ?

La version anglaise a paru chez Dalkey Archive Press. Les droits de l’édition française sont acquis par Le Pré aux Clercs.

Pas de résultats.